Le Loup et le Chien

Jean de la Fontaine





Introduction

      Les Fables de La Fontaine sont le fruit d’un travail colossal. Elles sont composées de trois recueils et douze livres. Leur publication s'étend sur un quart de siècle (1668-1694) et leur composition sur plus de trente années. Recueils de petits poèmes en vers libre comportant une morale, ici il s'agit comme souvent dans les fables d'un récit fictif où La Fontaine utilise des animaux pour corriger les défauts humains. Chaque récit inspire une morale. Le Loup et le Chien présente deux modes de vies opposées, celui du loup qui est libre et celui du chien qui est lui au service de son maître, reprenant ainsi une thématique identique à celle des Anciens (l’opposition entre l'esclavage et la liberté).


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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com


Le Loup et le Chien


Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
" Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

Les Fables, Livre I

  Le loup et le chien
Illustration de Granville


Annonce des axes



Etude :

I. L’art du récit

- La fable est dynamique (que des actions) et théâtrale car elle met en scène deux animaux (symbolique, allégorique)
- Vers hétérométrique : les vers de mètres différents (alexandrin, décasyllabe, octosyllabe) entraînent une diversité.
- Variété ; souplesse, plaisir > rimes croisées, plates, embrassées (cf. fiche sur les rimes). Cela fait plus « naturel » et « vivant »
- Temps : utilisation du présent de narration, qui rend le récit plus vivant, et de l’imparfait pour les actions longues et durables.
- Les animaux sont personnifiés : utilisation des Majuscules
- Les paroles des animaux sont rapportées au style direct, ce qui confère de la vivacité au récit.


II. Etude des animaux et du Monde humain

Les deux animaux protagonistes, le chien et le loup, sont à la fois proches et opposés. Le loup sauvage opposé au chien. Il y a également l’opposition de la liberté à la servitude.


1. Le chien

- Plan physique : fort, beau, gras, poil luisant. C’est un colosse car c’est un Dogue, « gras » >> grosseur de ce chien, puissance.
- Plan psychologique : dans son tort et peut-être sur la défensive, d’où sa politesse. On remarquera le double sens du mot poli.
- Image d’une personne asservie ; « bourgeois »
- Quatre adjectifs pour décrire (puissant, beau, gras, poli).
- La Fontaine emploie le champ lexical de l’argent pour le caractériser.
- Le chien parle beaucoup, il a la parole, le pouvoir. Son discours exprime son autosuffisance, son auto-satisfaction. Il est imbu de lui-même.


2. Le loup

- Il est puissant mais très affaibli, squelettique. La cause de sa maigreur : à cause des chiens.
- Allitérations en [q] et [k], sonorités dures, qui reflètent la dureté du loup. Le vers 5 « L'attaquer, le mettre en quartiers » montre son agressivité, son envie de tuer. Cependant, cette idée s’oppose à la réalité concrète « Mais », vers 7.
- Champ lexical de la guerre : « s’attaquer », « bataille », « se défendre », « l’épée ».
- « Sire loup » > aristocratie ; changement de discours (peur), le loup est flatteur envers la graisse du chien, très aimable sonorité douce / étouffée.


3. Interventions de l’auteur

- Prise de position envers le loup. Nous connaissons les pensées du loup, pensées internes. L’utilisation du mot « Sire loup » favorise le loup.
- La parole du chien est privilégiée mais le loup aura le dernier mot.
- Personnification, prosopopée (faire parler des animaux) ; il éprouve les sentiments des animaux, qui débattent sur le sujet de la liberté.


III. L'enseignement moral de cette fable

1. La servitude

- Le chien est attaché et dépendant du maître pour sa nourriture et son affection. Il appartient au monde des domestiques, de la servitude.
- Confort matériel, le chien incarne les cours serviles qui obéissent aveuglement au Roi pour obtenir des faveurs, des récompenses.
- Le chien est vaniteux, a des préjugés, il est borné, donnant deux conseils au loup « quittez le bois » ; « suivez-moi », suivis de leurs conséquences. Le travail du chien est minimisé par l’énumération de 3 verbes à l’infinitif : donner la chasse, flatter, complaire. Un chiasme (« Flatter ceux du logis, à son Maître complaire ») insiste sur la nécessaire flatterie dans travail. Ainsi, La Fontaine dévalorise le travail du chien.

2. La liberté

- Le loup est libre, il va où il veut. Il est valorisé par l’emploi de « Maître Loup ».
- Le loup est diplomate intelligent, le loup représente celui qui sait rester lui-même, qui sait conserver son indépendance. Le loup est surpris des conditions de vie du chien : détail anormal, il est inquiet et se questionne. Le chien est gêné, il évite de répondre, il minimise.
- La liberté est un trésor, le loup est affligé par le mot « attaché ».

Morale : Mieux vaut vivre affamé qu’attaché !



Conclusion

      Cet apologue est fondé sur un dialogue qui laisse au lecteur tirer lui-même la morale. Le plaisir que le lecteur éprouve à sa lecture tient à la réelle modernité de ce poème hétérométrique de 41 vers. L'argumentation du chien échoue puisqu'il néglige les contraintes liées à sa servilité et il insiste trop sur les avantages purement matériels. Il manque de tolérance vis-à-vis des autres modes de vie. Le loup reste fidèle à sa nature et opte pour la liberté, même si La Fontaine laisse deviner sa préférence pour le loup, mais il ne nous impose pas son choix afin de rester tolérant.
      La Fontaine dénonce les mœurs de son temps et l'attitude du roi. Ainsi, dans la fable Le loup et le chien, à travers le personnage du chien il condamne l'attitude des nobles qui sont serviles vis-à-vis de leur maîtres.






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