XIII - L’ExpiationIl neigeait. On était vaincu par sa conquête.Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! l'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche. Après la plaine blanche une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau. Hier la grande armée, et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre : Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés On voyait des clairons à leur poste gelés Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs, Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants, Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise. Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus, On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus. Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ; C'était un rêve errant dans la brume, un mystère, Une procession d'ombres sous le ciel noir. La solitude vaste, épouvantable à voir, Partout apparaissait, muette vengeresse. Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse Pour cette immense armée un immense linceul. Et, chacun se sentant mourir, on était seul. - Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ? Deux ennemis ! Le Czar, le Nord. Le Nord est pire. On jetait les canons pour brûler les affûts. Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus, Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège. On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige, Voir que des régiments s'étaient endormis là. O Chutes d'Annibal ! Lendemains d'Attila ! Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières, On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières. On s'endormait dix mille, on se réveillait cent. Ney, que suivait naguère une armée, à présent S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques. Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques ! Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux, Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves, D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves. Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait. L'empereur était là, debout, qui regardait. Victor Hugo Les Châtiments - Livre cinquième – L'autorité est sacrée |
I- La dimension épique
Ce qui est très étonnant dans le poème L'Expiation est qu’il y a une sorte d’harmonie
qui naît de la situation de retraite. Il y a un accord rythmique entre
la chute de la neige et le mouvement de retraite. La retraite est évoquée
de manière poétique. Il y a un mouvement inexorable qui est évoqué par
la prosodie, le rythme et le lexique. L’anaphore de « il
neigeait » structure
le poème. On le retrouve cinq fois et sa place n’est pas aléatoire.
La dernière reprise de l’expression (vers 18) est marquée
par un redoublement (« il neigeait, il neigeait toujours »). Le « toujours » permet
de souligner l’idée de répétition. Il impose un tempo
grave et solennel d’une grande ampleur qui est caractéristique de
la dimension épique. « Après la plaine blanche une autre
plaine blanche » fondée sur le redoublement lexical qui se double
d’un effet d’assonance. Le jeu des sonorités naît de
la rencontre de deux labiales (« pl », « bl »). Par ailleurs,
un effet naît de la prosodie avec le rythme régulier de l’alexandrin.
Tout est signifiant. Expression d’une monotonie désolante du paysage
qui rejaillit (de la lenteur). « L’empereur revenait lentement » dénote
l’idée de lenteur et qu’il exemplifie (mime) grâce à « lentement » et à l’imparfait.
Les voyelles nasales permettent aussi cette dénotation. Les participes
présents (avec une voyelle nasale) participent à cette durée
de mouvement qui n’en finit plus. En général, le forme de
l’alexandrin. Le rythme peut être syncopé : « boulets,
mitrailles, obus... ». On est dans l’idée de l’inachevé :
on est pas loin de la notion d’infini. Cette idée structure l’ensemble
du poème. Cela nous renvoie à une transcendance (force qui dépasse
de l’humanité) qui fait que l’histoire se répète.
Nous ne sommes pas loin de l’idée de la religion. La transcendance
est liée à l’idée de Châtiment. Il y a deux
puissances qui revendiquent l’éternité : l’orgueil
de Napoléon III et Dieu lui-même. C’est un des poèmes
qui a le plus efficacement crée le mythe napoléonien. Le cadre
de la retraite est hostile et chaotique. Le cahot s’oppose à l’ordre.
Tout le cosmos se ligue contre les hommes. Le champ lexical de l’hiver
(« âpre hiver », « fondait », « avalanche », « la
froide bise »). Insistance sur le blanc. Contraste entre le noir et blanc.
Présence du gris (« Moscou fumant », « moustache grise »).
La grisaille rappelle le flou des éléments. Acceptation de la défaite.
Le silence et le noir et blanc permettent de mettre en place le cadre de la retraite.
Silence qui rappelle la solitude et la mort (« les clairons son gelés
et muets », grenadiers pensifs, « solitude...muette », le ciel
fait « sans bruit »). Blancheur, hostilité... renvoient à la
mort. La neige est une sorte de drap qui recouvre les morts comme le linceul.
L’air et la terre se coalisent contre l’homme (7-9). Image agrandie à l’infini.
Allégorie de la solitude et de la mort (Allégorie de la vie humaine).
En dépit de ce cadre paradoxal, on peut lire un hymne à l’héroïsme
de l’homme.
II- L’héroïsme
de l’homme
Le poète voulu faire un récit émouvant. En dépit
de leur souffrance, les hommes restent courageux et dignes. La composante
pathétique est visible au vers 10 (« chacun se sentant mourir,
on était seul... » 28). L’emploi de « on » dénote
une participation émotive du poète et des lecteurs. Les hommes
créent une unité malgré leur souffrance. Le courage
et l’héroïsme des clairons qui se transforment en statue.
Il cherche la grandeur dans la misère. La caractérisation
insiste sur la dignité des hommes (« pensifs » => héros
romantique) => les grenadiers sont dans une attitude semblable à celle
du proscrit (le poète). Idée de destin introduite dès
le départ par « on était vaincu par sa conquête ».
Cette idée oppose le caractère fini de l’humanité et
le caractère indéfini de la destiné. Ironie du destin
qui se joue des hommes, visible dans « vaincu par sa conquête » et « pour
la première fois, l’aigle baissait la tête ».
C’est une animation du symbole de l’unité napoléonienne
qu’est l’aigle. Le revers s’oppose à l’ambition
humaine. Les hommes ne perdent pas leur dignité. « Cette immense
armée ». « Cette » et « immense » dénotent
l’idée de grandeur. Répétition de ‘immense » au
vers 27. « On était seul » => pour la première
fois, cette armée se désagrège (malgré sa fraternité).
Ce « on » renvoie à une valeur individuelle : chacun
des hommes de l’armée était seul. Victor Hugo exalte
(idée de hauteur) la fragilité des hommes, de leur destin. « On » donne
aussi une généralité à l’expression.
Il y a bien un hymne à l’héroïsme des hommes qui
se fait en deux temps : chanter leur dignité et leur fraternité puis
exalter leur fragilité en donnant une valeur exemplaire à leur
douleur.
Nous avons un récit émouvant mais aussi un
véritable tableau composé par un poète, non plus un
description mais bel et bien une vision.
III- Le tableau d’un poète
Ecriture visionnaire typiquement romantique. La vision est assumée
par le point de vue du poète, elle est subjective. Il y a donc une
participation affective du poète qui entraîne le lecteur.
Au vers 1, « on était vaincu par sa conquête » a
trois sens différents qui peuvent être employés dans
ce poème.
1- chacun des soldats était vaincu par leur propre conquête.
2- L’ensemble des armées est vaincu par la conquête
de Napoléon.
3- On est toujours vaincu par ses propres conquêtes.
Il y a donc une polysémie. La force poétique se trouve dans
l’étude grammaticale.
Au vers 7-9-12 : on ne sait plus très bien qui est désigné par
ce « on » : participation affective de ce « on ».
L’histoire ne peut être écrite que subjectivement. Elle
est aussi commentée. « Sombres jours » est un commentaire
du poète.
La description réaliste est rejetée pour la description fantastique.
(20-21). « Muette vengeresse » => animisme (donner vie aux éléments
naturels). Idée de mystère (22) => la retraite de Russie est
sur la vanité de la condition humaine en prenant Napoléon.
Il nous montre comment les destins les plus ambitieux se retournent contre
eux même. La retraite de Russie est une vaste allégorie à la
condition humaine.
Conclusion :
L'Expiation nous montre à quel point Les
Châtiments n’est pas seulement un recueil satirique mais aussi
une vaste épopée
de l’histoire et de la condition humaine, une large méditation
philosophique et métaphysique.
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