Ce poème de Victor Hugo est intitulé A l’obéissance
passive car
il était destiné à Saint Arnaud qui demandait à l’armée
une soumission sans faille à la consigne. Le titre est une citation
détournée. Le poème va se trouver être un mot d’ordre à cette
citation. Victor Hugo ne peut supporter ce mot d’ordre « soumission ».
Ce poème est une réponse indignée. L’ensemble du
poème repose sur une antithèse entre les valeurs de l’armée
de la Révolution et l’armée du Coup d’état.
Comparaison bâtie entre le passé et le présent, l’héroïsme
et l’ignominie. Dans cette partie, Victor Hugo fait un constat sombre
de l’abjection de la société française puis prononce
un jugement sans appel et enfin il annonce un châtiment qu’il infligera
personnellement au tyran.
Lecture du texte
Ô Dieu, puisque voilà ce qu'a fait cette armée, Puisque, comme une porte est barrée et fermée, Elle est sourde à l'honneur, Puisque tous ces soldats rampent sans espérance, Et puisque dans le sang ils ont éteint la France, Votre flambeau, Seigneur ! Puisque la conscience en deuil est sans refuge Puisque le prêtre assis dans la chaire, et le juge D'hermine revêtu, Adorent le succès, seul vrai, seul légitime, Et disent qu'il vaut mieux réussir par le crime, Que choir par la vertu ; Puisque les âmes sont pareilles à des filles ; Puisque ceux-là sont morts qui brisaient les bastilles, Ou bien sont dégradés ; Puisque l'abjection, aux conseils misérables, Sortant de tous les cœurs, fait les bouches semblables Aux égouts débordés ; Puisque l'honneur décroît pendant que César monte ; Puisque dans ce Paris on n'entend plus, ô honte, Que des femmes gémir ; Puisqu'on n'a plus de cœur devant les grandes tâches, Puisque les vieux faubourgs, tremblant comme des lâches Font semblant de dormir, Ô Dieu vivant, mon Dieu ! prêtez-moi votre force, Et, moi qui ne suis rien, j'entrerai chez ce corse Et chez cet inhumain ; Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme, J'entrerai là, Seigneur, la justice dans l'âme Et le fouet à la main, Et, retroussant ma manche ainsi qu'un belluaire, Seul, terrible, des morts agitant le suaire Dans ma sainte fureur, Pareil aux noirs vengeurs devant qui l'on se sauve, J'écraserai du pied l'antre et la bête fauve, L'empire et l'empereur ! Victor Hugo Les Châtiments - Livre deuxième – L'ordre est rétabli |
I- Le constat sombre
Le constat l’emporte sur l’annonce du jugement et de la vengeance.
Ce constat constitue les quatre premières strophes. C’est un état
des lieux qui commence à s’en prendre à l’armée
qualifiée par « cette » et ces « soldats » qui
forment un écho avec « voilà » qui rappelle
le passé d’autant
plus qu’il est accompagné d’un imparfait. Ce crime constitue
une faute inexpiable et a des conséquences (avec le présent). Métaphore de
l’animal qui rampe, les animaux les plus près du sol. Cette image
de bassesse rentre en opposition avec la gloire des soldats de la Révolution.
Le son « an » crée un lien entre l’idée
de ramper : lorsque l’armée rampe, elle met du sang. La deuxième
strophe
montre que l’abjection s’est étendue. L’hermine est
symbole de la pureté de la justice : antithèse avec la corruption
de la justice. Parodie blasphématoire ce qui veut dire que le crime a été commis
contre la loi religieuse. La troisième strophe est consacrée au
peuple de Paris dont il rappelle la gloire de la prise de la bastille. L’héroïsme
révolutionnaire est dégradé.
Image violente : « les bouches sont semblables aux égouts débordés ».
Les hommes semblent avoir disparu. Ils sont désignés par des synecdoques
dévalorisantes (« coeurs », « les bouches »),
des abstractions (« honneur »), indéfinis (« on »),
ou par des métonymies (« les vieux faubourgs ») qui opèrent
par déplacement. Quand on cherche à évoquer le peuple, il
n’y a que des femmes qui gémissent (« femmes, ô honte
gémir »). Seul les femmes sont sujets d’un verbe. Le peuple
est privé d’action, dépossédé de lui-même
tels sont les termes de ce constat qui est sombre qui explique que le jugement
soit d’autant plus sévère.
II- Le jugement du poète
Le constat a lui-même été amené par une décision
de justice, c’est à dire qu’il y a toujours « puisque ».
Tournure très lourde (14 « puisque »). Toutes les
observations
qui composent le constat commencent par « puisque ». L’effet
obtenu est l’effet d’accablement. Il n’y a aucune transition
entre les arguments : énumération de justice. Le caractère
répétitif et successif des arguments participe à cet effet : énoncé même
de la sentence. Les arguments n’ont pas été laissées
au hasard. Ils commencent par l’armée, la justice, l ‘église
puis à la totalité de la société pour finir sur le
peuple parisien. A la fin du poème, le poète se retrouve seul dans
la posture du juge. Le ton a donc évoluer : première strophe :
ton solennelle, deuxième strophe : ton ironique, troisième
strophe
: ton colérique (« l’égout ») qui se
manifeste
dans les insultes (« les filles » => prostituées),
quatrième
strophe : ton d’accablement : évolution des esprits est
envisagé comme
inévitable de l’ordre de la fatalité (« Ô honte » => marque davantage l’accablement que l’indignation). Pour se faire
juge le poète doit disposer d’une autorité qui le dépasse
ce qui explique le retour des invocations à Dieu. Dans la première
strophe, la France était comparée à un flambeau. Le poète
s’efface au profit d’une autorité divine. Le poète
se fait prophète. Tonalité biblique. Il s’agit pour le poète
de s’élever au dessus du massacre pour prononcer une décision
de justice. C’est à partir de cette nouvelle autorité qu’il
peut prendre le pronom « je ». Le poète revendique
une fonction
divine. Il va demander le châtiment.
III- Le châtiment
Le poète s’érige en bourreau. Après avoir été juge
il devient bourreau et exécutera la sentence. Puisque Napoléon
est coupable, il faut qu’il soit exclu de la communauté. (« ce
corse »). Il est exclu de la communauté humaine (« cet
inhumain »).
Le poète s’arme d’un fouet. Ses deux armes sont son vers (les
châtiments) sombre (pathétique et indigne) qui est un fouet. La
force du poète tient à sa fonction de vengeur (« suaire »).
Le poète arrive seul et terrible armé d’un suaire. Ce n’est
pas l’homme Victor Hugo mais le poète qui prend le son de le préciser
(« moi qui ne suis rien »). Evocation des « noirs
vengeurs » est
une allusion aux démons antiques. L’antre = l’empire ;
le
bête fauve = l’empereur. Comparaison avec Sont Michel terrassant
le dragon. L’arme du fouet égale le poète au Christ.
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