Les lettres persanes

Lettre 100 (1721)

Montesquieu





Introduction

      Les Lettres persanes ont été publiées en 1721 anonymement. L’éditeur présente son livre comme un recueil de lettres fictives de Persans qui l’aurait recueilli chez lui. Cela permet d’éviter la censure. Les deux personnages principaux, Rica et Usbek, sont deux riches Persans qui ont quitté Ispahan pour rejoindre Paris. Leur séjour s’étend sur une dizaine d’années de 1711 à 1720. Ils écrivent beaucoup pour raconter ce qu’ils observent à leurs proches restés en Perse et aussi à leur ami Rhédi qui voyage en Europe. Ils observent les mœurs occidentales. Montesquieu va comparer deux mondes : l’Orient et l’Occident. Ce thème est très répandu au XVIIIème siècle. Ici il s’agit de la lettre 100 écrite par Rica à Rhédi. Nous étudierons d’abord les caractéristiques de la mode puis la satire de cette lettre.


Lecture de la lettre

LETTRE C.
RICA A RHEDI.

A Venise.

      Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver: mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode.
      Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers; et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
      Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui parait étranger; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.
      Quelquefois les coiffures montent insensiblement; et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un autre, c'était les pieds qui occupaient cette place; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents; aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu'en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
      Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes: les Français changent de moeurs selon l'âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s'il l'avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

      De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.


Annonce des axes

Etude méthodique

I. Les caractéristiques de la mode

1) Le domaine féminin

Les femmes sont régies par la mode. Nous le voyons dans différents domaines :

  • Les coiffures : « montent » « descendre » verbes d’opposition.
  • Les chaussures : « piédestal » « tenir en l’air » = répétitions
  • Le maquillage : « les mouches »
  • La taille et les dents
2) Le changement

  • La mode varie selon les saisons « été et hiver »
  • Exemples excessifs :

  •       - La femme qui part à la campagne et qui revient six mois après démodée.
          - Le fils qui ne reconnaît pas sa mère et qui la compare aux Américains (parce que l’Amérique vient d’être découverte).
  • La mode est instable. Nous le voyons par la présence deux fois du mot « quelque fois » dans le texte et l’opposition entre « autrefois » et « aujourd’hui ».
3) Les conséquences
  • Financières : la mode coûte très chère. Elle appartient donc à une élite sociale.
  • Architectural : Les architectes doivent agrandir les portes. La mode influe sur l’architecture qui est un domaine assez important.
      => Montesquieu utilise des procédés d’exagération.


II. La satire

1) Satire du paraître

  • Il présente la mode comme des caprices.
  • Il dénonce le jugement superficiel des parisiens (= snobisme). Il cherche sans cesse à se différencier des autres.
  • Les parisiens ne s’attachent qu’à l’apparence.
  • L’exemple du fils qui voit sa mère autrement lorsqu’elle change d’habit signifie que le fils ne connaissait pas vraiment sa mère.
  • Culte du changement -> montre un certain mal-être.
  • Recherche de leur identité.
  • Les Français sont capricieux.
2) Généralisation
  • Il compare les mœurs des Français à la mode. C'est-à-dire qu’elles changent tout le temps.
  • Cela dépend aussi de l’âge du roi car quand Louis 14 était jeune, il avait de multiples maîtresses et ne se préoccupait pas de la religion. En revanche après son mariage, donc les quinze dernières années de son règne, les choses ont changées. Il est resté fidèle à sa femme et vu que celle-ci était très pieuse, il suivit d’un peu plus près le catholicisme.
  • Montesquieu réaffirme la supériorité du roi sur ses sujets. Il montre sa puissance : référence à la lettre 11. Il finit le texte en montrant que tout se passe d’une façon pyramidale. Le roi dirige la cour (espace restreint), la cour les Parisiens, et les Parisiens les provinces.
  • La Bruyère montre la même chose dans Les Caractères.
  • Dernière phrase : vérité générale.
  • Image du moule. Les Parisiens prennent exemple sur le roi. Définition du despotisme (= monarchie absolue).
  • Derrière ce comportement, il y a celui du monarque. L'impulsion de la mode est donnée d'en haut. Il se masque une hiérarchie, un ordre secret. La mode révèle le fonctionnement de la société.


Conclusion

      Montesquieu ne se contente pas de faire la satire de la mode mais aussi une satire du roi et des mœurs françaises. Il montre le côté autoritaire de la mode. La mode a toujours existé. Elle fonctionne de manière pyramidale : les Parisiens créent la mode puis les « banlieues » les suivent.






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