Hernani

Victor Hugo - 1830

Acte V, Scène 6









Compétences nécessaires

- Savoir parler de la Bataille d'Hernani.
- Connaître les caractéristiques du drame romantique.
- Pouvoir définir les notions de sublime et de grotesque employées par Hugo dans la Préface de Cromwell, véritable manifeste du drame romantique.
- Titre envisagé: Très para una qui renvoie au vaudeville.
- Hernani est le nom d'un village espagnol.
- Personnages types de la commedia dell'arte : le vieux barbon amoureux d'une jeune fille innocente et pure, le jeune amoureux qui contrecarre les plans du vieux barbon aidé dans les comédies ou les farces par le valet. Ici c'est Don Carlos qui contrarie les projets de Don Ruy Gomez.
- On retrouve des intrigues similaires dans L'Ecole des femmes de Molière, ou Le Barbier de Séville de Beaumarchais.
- Le personnage de Don Carlos, séducteur libertin qui semble dénué de scrupules durant les trois premiers actes fait penser à Don Juan ou au comte Almaviva du Mariage de Figaro qui veut user de son pouvoir pour séduire la future femme de Figaro, Suzanne. Les trois hommes sont d'ailleurs des Grands d'Espagne.
- Charles Quint est le fils de Philippe le beau, archiduc d'Autriche et de Jeanne de Castille, fille d'Isabelle la Catholique, dite Jeanne la folle. D'abord roi d'Espagne sous le nom de Charles Premier, il est élu empereur du saint empire romain germanique en 1519 à l'âge de 19 ans. La dynastie des Habsbourg ne règnera plus en Espagne après le décès de Charles II qui meurt sans descendant. Ce sera alors le petit-fils de Louis XIV qui deviendra roi d'Espagne.
- Pouvoir préciser ce qu'est le Saint empire romain germanique.
- Définition de duègne : femme âgée qui veille sur la vertu des jeunes filles nobles. Ici Doña Josefa joue plutôt le rôle de l'entremetteuse.
- Savoir où se situent Saragosse et Aix-la-chapelle.
- Connaître les caractéristiques du Romantisme.
- Lire le résumé ou les œuvres : Mithridate de Racine et Othello de Shakespeare.


Composition de la scène

Première partie : Doña Sol menace Don Ruy Gomez puis le supplie d'épargner Hernani. Refus de Don Ruy Gomez fou de jalousie et dilemme d'Hernani qui supplie Doña Sol de ne pas le conduire au déshonneur.
Deuxième partie : Doña Sol arrache la fiole, boit la moitié du poison qu'Hernani boit à son tour.
Troisième partie : Agonie des deux époux et mort mystique et sublime : Piéta. Suicide de Don Ruy Gomez.


Introduction

- Présenter la pièce.
- Situer la scène en précisant que l'intrigue politique s'est dénouée à la fin de l'Acte IV, que Charles Quint a redonné tous ses titres à Hernani (Don Juan d'Aragon) et a béni son union avec Doña Sol devant un Don Ruy Gomez ivre de colère. Dans la scène précédente, Hernani supplie Don Ruy Gomez de lui accorder un délai, ce qu'il refuse impitoyablement. Au moment où le jeune homme prend la fiole pour la boire le poison, Doña Sol revient. Toutefois, elle ne voit pas tout de suite Don Ruy Gomez désigné métonymiquement par "le masque" mais elle devine la souffrance d'Hernani.
- Problématique et axes : on se demandera comment ce dénouement possède les caractéristiques d'un dénouement de drame romantique, en mettant en scène un dénouement à la fois grotesque et sublime. Les personnages sont fidèles au sens de l'honneur qui les conduit à une fin tragique et une héroïne sublime qui métamorphose une mort tragique et violente en une agonie romantique et mystique.


Autres problématiques possibles :

- Une héroïne sublime
- Don Ruy Gomez : allégorie de la mort
- Hernani : un héros romantique
- La représentation de la mort et de l'agonie
- Scène tragique ou d'apothéose ?



Texte de la scène

Hernani - Victor Hugo

ACTE V
SCÈNE 6


LES MEMES, DONA SOL

DONA SOL
Je n'ai pu le trouver, ce coffret.
HERNANI, à part.
Dieu ! c'est elle !
Dans quel moment !
DONA SOL
Qu'a-t-il ? je l'effraie, il chancelle
A ma voix ! - Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon !
Que tiens-tu dans ta main ? réponds.
Le domino s'est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.
C'est du poison !
HERNANI
Grand Dieu !
DONA SOL, à Hernani.
Que t'ai-je fait ? quel horrible mystère !
Vous me trompiez, don Juan !
HERNANI
Ah ! j'ai dû te le taire !
J'ai promis de mourir au duc qui me sauva.
Aragon doit payer cette dette à Silva.
DONA SOL
Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe
Tous vos autres serments !
A don Ruy Gomez.
Duc, l'amour me rend forte.
Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.
DON RUY GOMEZ, immobile.
Défends-le si tu peux contre un serment juré.
DONA SOL
Quel serment ?
HERNANI
J'ai juré.
DONA SOL
Non, non rien ne te lie !
Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !
DON RUY GOMEZ
Allons duc !
Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'entraîner.
HERNANI
Laissez-moi, Doña Sol. Il le faut.
Le duc a ma parole, et mon père est là-haut !
DONA SOL, à don Ruy Gomez.
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même
Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime !
Savez-vous ce que c'est que Doña Sol ? Longtemps,
Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,
J'ai fait la fille douce, innocente, et timide,
Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?
Elle tire un poignard de son sein.
Voyez-vous ce poignard ? - Ah ! vieillard insensé,
Craignez-vous pas le fer quand l'œil a menacé
Prenez garde, don Ruy ! je suis de la famille,
Mon oncle ! - Ecoutez-moi. Fussé-je votre fille,
Malheur si vous portez la main sur mon époux !
Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.
Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous !
Grâce! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu'une femme,
Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,
Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux !
Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !
DON RUY GOMEZ
Doña Sol !
DONA SOL
Pardonnez ! Nous autres Espagnoles,
Notre douleur s'emporte à de vives paroles,
Vous le savez. Hélas ! vous n'étiez pas méchant !
Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant !
Pitié ! je l'aime tant !
DON RUY GOMEZ
Vous l'aimez trop !
HERNANI
Tu pleures !
DONA SOL
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !
Non ! je ne le veux pas.
A don Ruy,
Faites grâce aujourd'hui !
Je vous aimerai bien aussi, vous.
DON RUY GOMEZ
Après lui !
De ces restes d'amour, d'amitié, - moins encore,
Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?
Montrant Hernani.
Il est seul ! il est tout! Mais moi, belle pitié !
Qu'est-ce que je peux faire avec votre amitié ?
O rage ! il aurait, lui, le cœur, l'amour, le trône,
Et d'un regard de vous il me ferait l'aumône !
Et s'il fallait un mot à mes vœux insensés,
C'est lui qui vous dirait : - Dis cela, c'est assez !
En maudissant tout bas le mendiant avide
Auquel il faut jeter le fond du verre vide !
Honte ! dérision ! Non. Il faut en finir.
Bois.
HERNANI
Il a ma parole et je dois la tenir.
DON RUY GOMEZ
Allons!
Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.
DONA SOL
Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m'entendre !
DON RUY GOMEZ
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.
DONA SOL
Un instant ! - Monseigneur! Mon don Juan ! - Ah ! tous deux
Vous êtes bien cruels ! Qu'est ce que je veux d'eux ?
Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame !
Enfin on laisse dire à cette pauvre femme
Ce qu'elle a dans le cœur !... - Oh ! laissez-moi parler !
DON RUY GOMEZ, à Hernani.
J'ai hâte.
DONA SOL
Messeigneurs, vous me faites trembler !
Que vous ai-je donc fait ?
HERNANI
Ah ! son cri me déchire.
DONA SOL, lui retenant toujours le bras.
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire !
DON RUY GOMEZ, à Hernani.
Il faut mourir.
DONA SOL, toujours pendue au bras d'Hernani.
Don Juan, lorsque j'aurai parlé,
Tout ce que tu voudras, tu le feras.
Elle lui arrache la fiole.
Je l'ai !
Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné.
DON RUY GOMEZ
Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes,
Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes.
Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,
Et je vais à ton père en parler chez les morts !
- Adieu !
Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient.
HERNANI
Duc, arrêtez !
A Doña Sol.
Hélas ! je t'en conjure,
Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?
Veux-tu que partout j'aille avec la trahison
Ecrite sur le front ? Par pitié, ce poison,
Rends-le moi ! Par l'amour, par notre âme immortelle !...
DONA SOL, sombre.
Tu veux ?
Elle boit.
Tiens maintenant.
DON RUY GOMEZ, à part.
Ah ! c'était donc pour elle !
DONA SOL, rendant à Hernani la fiole à demi vidée.
Prends, te dis-je.
HERNANI, à don Ruy.
Vois-tu, misérable vieillard !
DONA SOL
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.
HERNANI, prenant la fiole.
Dieu !
DONA SOL
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne,
Toi ! Tu n'as pas le cœur d'une épouse chrétienne.
Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.
Mais j'ai bu la première et suis tranquille. - Va !
Bois si tu veux !
HERNANI
Hélas ! qu'as-tu fait, malheureuse ?
DONA SOL
C'est toi qui l'as voulu.
HERNANI
C'est une mort affreuse !
DONA SOL
Non. Pourquoi donc ?
HERNANI
Ce philtre au sépulcre conduit.
DONA SOL
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?
Qu'importe dans quel lit ?
HERNANI
Mon père, tu te venges
Sur moi qui t'oubliais !
Il porte la fiole à sa bouche.
DONA SOL, se jetant sur lui.
Ciel ! des douleurs étranges !...
Ah ! jette loin de toi ce philtre ! - Ma raison
S'égare. Arrête! Hélas ! mon don Juan, ce poison
Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore
Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !
Oh ! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point !
Qu'est-ce donc que cela ? c'est du feu ! Ne bois point !
Oh ! tu souffrirais trop !
HERNANI, à don Ruy.
Oh ! ton âme est cruelle !
Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle ?
Il boit et jette la fiole.
DONA SOL
Que fais-tu ?
HERNANI
Qu'as-tu fait ?
DONA SOL
Viens, ô mon jeune amant,
Dans mes bras.
Ils s'asseyent l'un près de l'autre.
Est-ce pas qu'on souffre horriblement ?
HERNANI
Non.
DONA SOL
Voilà notre nuit de noces commencée !
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
HERNANI
Ah !
DON RUY GOMEZ
La fatalité s'accomplit.
HERNANI
Désespoir !
O tourment ! Doña Sol souffrir, et moi le voir !
DONA SOL
Calme-toi. Je suis mieux. - Vers des clartés nouvelles
Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
Un baiser seulement, un baiser !
Ils s'embrassent.
DON RUY GOMEZ
O douleur !
HERNANI, d'une voix affaiblie.
Oh ! béni soit le ciel qui m'a fait une vie
D'abîmes entourée et de spectres suivie,
Mais qui permet que, las d'un si rude chemin,
Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main !
DON RUY GOMEZ
Qu'ils sont heureux !
HERNANI, d'une voix de plus en plus faible.
Viens, viens... Doña Sol... tout est sombre...
Souffres-tu ?
DONA SOL, d'une voix également éteinte.
Rien, plus rien.
HERNANI
Vois-tu des feux dans l'ombre ?
DONA SOL
Pas encor.
HERNANI, avec un soupir.
Voici...
Il tombe.
DON RUY GOMEZ, soulevant sa tête qui retombe.
Mort !
DONA SOL, échevelée, et se dressant à demi sur son séant.
Mort ! non pas ! nous dormons.
Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.
Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce.
D'une voix qui s'éteint.
Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.
Il est las.
Elle retourne la figure d'Hernani.
Mon amour, tiens-toi vers moi tourné...
Plus près... plus près encor...
Elle retombe.
DON RUY GOMEZ
Morte ! - Oh ! je suis damné.
Il se tue.



Annonce des axes


Eléments de commentaire littéraire de la scène 6 de l'Acte V de Hernani

La progression de la scène :

La tension est de plus en plus violente (étudier les didascalies avec Don Ruy Gomez qui se démasque, Doña Sol qui qui tire son poignard, Hernani qui approche la fiole de ses lèvres… les stichomythies) puis paradoxalement la représentation de l'agonie donne lieu à un lyrisme sublime et à l'apothéose des époux (didascalies : "Ils s'assoient l'un près de l'autre", "Ils s'embrassent").
- Combien le sens de l'honneur imprègne toute la première partie pour laisser place à un grand duo d'amour : le terme "serment" renforcé par la récurrence du verbe jurer. Les paroles de Don Ruy Gomez qui ironiquement suggère que Hernani trahit la mémoire de son père "et je vais à ton père en parler chez les morts". Hernani qui prend à partie Doña Sol en se traitant de faussaire", de "félon". Suicide de Don Ruy Gomez qui ne peut survivre en homme d'honneur après avoir causé la mort de la femme qu'il aime.


Le dilemme d'Hernani :

Il parle moins que les deux autres personnages. Il est déchiré entre son aspiration à être heureux avec Doña Sol et à écouter ses suppliques et son respect de la parole donnée. Ses répliques sont souvent courtes et exclamatives ("Ah ! son cri me déchire"). Il répète à plusieurs reprises qu'il a donné sa parole. Il emploie les noms de famille et le passé simple pour montrer qu'il ne peut échapper à son destin "j'ai promis de mourir au duc qui me sauva/ Aragon doit payer cette dette à Silva".
- Parallélisme "le duc a ma parole, et mon père est là-haut" qui exprime combien le respect de la parole donnée est lié au sens de l'honneur familial. L'euphémisme "là-haut" montre qu'Hernani pense qu'il déshonorera son père qui le jugera et le maudira.
- Mais il est sensible à la douleur de sa femme : "Tu pleures !", "Ah ! son cri me déchire !".
- Pourtant il réagit aux propos ironiques de Don Ruy Gomez ("il le retient") et dans sa plus longue tirade, il supplie sa femme de le laisser respecter la parole donnée "par pitié". Les rimes "conjure" et "parjure", les questions rhétoriques, l'enjambement, accentuent le lyrisme pathétique. Il utilise l'impératif. Le terme "trahison" est mis en relief par un rejet.
- Le geste de Doña Sol est pour lui un véritable coup de théâtre, et il s'adresse à Don Ruy Gomez pour lui montrer comme l'indique le verbe "voir" ce dont il est coupable. Il l'insulte "Vois-tu misérable vieillard", "Ton âme est cruelle".
- Une fois qu'il a bu le poison à son tour, toutes ses paroles ne sont plus que des paroles d'amour.


La métamorphose de Don Ruy Gomez :

- Sublime dans l'Acte III, Don Ruy Gomez est grotesque dans cet acte V. Il reste immobile au début de la scène comme s'il incarnait la vengeance inflexible. Il a le pouvoir jusqu'à ce que Doña Sol boive le poison. Il utilise l'impératif ("Allons duc !"), ironise "je n'ai céans affaire qu'à deux femmes". Les didascalies montrent qu'il met en scène une sortie qui montre son mépris "Il fait quelques pas pour sortir".
Mais il est en fait très jaloux et il transforme avec une grande mauvaise foi cette jalousie en sens de l'honneur : les didascalies "sombre", ses paroles "vous l'aimez trop", sa longue tirade montrent son amertume, sa blessure d'amour propre. Il utilise la métaphore filée du mendiant pour mettre en relief son humiliation. La question rhétorique "Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?", l'opposition à la rime entre "Trône" et "aumône", l'antiphrase "belle pitié" soulignent la haine de Don Ruy Gomez. En fait plus Doña Sol le supplie, et plus sa colère augmente et annihile en lui toute humanité. La gradation "le cœur, l'amour, le trône", la didascalie "il montre Hernani" participent à la représentation de cette haine qui se termine par la conclusion évidente "Bois".
Don Ruy Gomez se présente comme l'instrument de la fatalité (répétition du verbe falloir) "il faut en finir", "Il faut mourir". Il se montre méprisant envers Hernani quand il croit que celui-ci se dérobe mais ce mépris est plus une manifestation de la colère du prédateur qui voit sa proie lui échapper que celle du Grand habité par un sens de l'honneur.
- Le suicide de Doña Sol est pour lui aussi un coup de théâtre. Il assiste ensuite en témoin impuissant à l'union des époux dans la mort "Qu'ils sont heureux". Don Ruy Gomez a perdu. Et même si c'est lui qui constate la mort d'Hernani, la métaphore du sommeil utilisé par Doña Sol et la mort de la femme qu'il aime consacrent son échec et ses derniers mots "je suis damné" disent qu'il prend conscience de sa monstruosité (à la différence de Don Salluste, dans Ruy Blas. D'ailleurs Don Salluste n'est pas racheté par son suicide).
- Ainsi Don Ruy Gomez incarne trois rôles : le passé en se faisant le gardien des valeurs traditionnelles, le vieillard amoureux que sa jalousie rend monstrueux, et l'instrument de la fatalité.


Doña Sol, héroïne tragique et sublime :

- Depuis le début de la pièce, Doña Sol est celle qui reste le plus fidèle à son idéal : Hernani. Elle est en proie à une vive émotion (impératif, exclamatives), vouvoiement puis tutoiement mais après avoir essayé de persuader et convaincre Don Ruy Gomez de faire grâce à son époux, puis ensuite Hernani de ne pas respecter son serment, elle prend la décision énergique qui va permettre d'échapper au pouvoir maléfique de Don Ruy Gomez.
- Passion entière pour Hernani : "Vous n'êtes pas à lui mais à moi". Elle repousse l'idée du serment : "que m'importe" mis en contre-rejet, la répétition de l'adverbe "non" montre à quel point le passé et le sens de l'honneur n'ont pour elle aucune valeur au regard de l'amour. Mais tout au long de la scène, elle montre et affirme sa force "Duc, l'amour me rend forte", les didascalies "elle tire un poignard" (effet d'écho avec la scène 2 de l'Acte II avec Don Carlos), le futur "je te défendrai", le parallélisme "contre vous, contre tous", le fait qu'elle parle d'Hernani à la troisième personne mettent en relief qu'elle est prête à tout pour protéger l'homme qu'elle aime. Elle se montre encore une fois très courageuse et ne peut que provoquer l'admiration.
- C'est elle ici qui parle le plus : elle s'adresse à Don Ruy Gomez en le menaçant "Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres". Sa comparaison suggère combien elle peut devenir dangereuse et cruelle par amour. Elle parle d'elle-même à la troisième personne et emploie une question rhétorique "Savez-vous ce que c'est que Dona Sol ?". La tournure neutre "ce que c'est" évoque plutôt un objet ou un animal, comme si Doña Sol voulait suggérer qu'elle perd son humanité. Puis elle révèle qu'elle a joué un rôle hypocrite "j'ai fait la fille douce, innocente." et l'antithèse avec le terme "rage" révèle sa métamorphose représentée par le poignard. Elle revendique l'appartenance à la même famille "Mon oncle" pour souligner leur cruauté commune "Prenez garde, don Ruy ! je suis de la famille".
- Puis son attitude change totalement (elle avait eu le même comportement avec Don Carlos dans l'Acte II) dans un retournement complet de stratégie : la didascalie "Elle jette le poignard et tombe à genoux devant le duc". Position de prière, ton implorant, lyrisme exacerbé et redondant "Grâce !", interjections "Hélas", exclamations. Elle se fait plus soumise "Monseigneur" et humble en utilisant la tournure restrictive "je ne suis qu'une femme". Attitude qui exprime toute sa souffrance et sa faiblesse "je tombe à vos genoux", "je tombe à vos pieds".
- Registre pathétique qui s'intensifie. Doña Sol rappelle à Don Ruy Gomez sa bonté passée avec la litote et l'imparfait "vous n'étiez pas méchant", mais en offrant son amitié à ce dernier elle provoque sa colère.
- Elle s'adresse ensuite à Hernani de manière très pathétique et lyrique. La répétition de l'adverbe "non" et du verbe "vouloir" suggèrent paradoxalement son impuissance. Puis elle supplie en vain les deux hommes.
- Ainsi, ici comme dans Ruy Blas, la parole est impuissante et conduit à une issue tragique.
- Elle va donc agir : didascalie "Elle arrache la fiole" suivie d'un cri de triomphe "Je l'ai !" qui semble décalé et enfantin ici et fait presque sourire.
- Elle annonce son suicide avec une simple question "Tu veux ?" et paraît plus sereine après avoir bu le poison et ordonne à Hernani de boire à son tour. C'est donc elle qui prend les choses en main. Elle ne s'adresse plus ensuite qu'à Hernani et elle apparaît d'autant plus sublime que ses propos hyperboliques exprimant sa souffrance physique "Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !" mettent en relief la force de son amour "mais j'ai bu la première et suis tranquille".
- C'est elle qui consacre l'union des époux dans la mort et qui métamorphose cette agonie en nuit de noces "Voilà notre nuit de noces commencée".


La mise en scène romantique d'une agonie lyrique :

- Don Ruy Gomez est l'agent de la fatalité; et c'est le témoin de la mort des époux.
- Union des amants qui évoque la Pietà : Hernani meurt dans les bras de la femme qu'il aime (rapprochement avec la mort de Ruy Blas).
- Représentation de l'agonie qui fait penser à la mort de Roméo et Juliette : didascalies "Ils s'assoient l'un près de l'autre", la souffrance est commune et partagée comme l'est leur amour. Le pronom indéfini "on" souligne ce rapprochement "on souffre horriblement ?".
- Agonie de Doña Sol exprimée dans une tirade avec une hypotypose qui personnifie le poison et la métaphore de l'hydre souligne la monstruosité de cette souffrance. Tournure hyperbolique "mille", deux relatives "qui ronge et qui dévore".
- Mais cette souffrance révèle encore la grandeur de l'amour de Doña Sol qui pense à la souffrance que pourrait ressentir Hernani "Oh ! Tu souffrirais trop !" et ne veut plus qu'il boive le poison.
- Mais cette souffrance est sublimée par l'amour : Doña Sol métamorphose cette agonie en "nuit de noces" et l'euphémisme "sommeil" repris avec le verbe "dormir" récurrent "nous dormons", "Il dort", la rime suffisante entre dormons et aimons transfigure cette mort qui n'est qu'un passage vers l'au-delà (parallélisme avec la didascalie finale de Ruy Blas : "Ruy Blas qui allait mourir se réveille".
- Duo d'amour et de mort : Eros et Thanatos lyrique et pathétique : les didascalies externes et internes mettent en scène leur rapprochement. L'apaisement semble remplacer la douleur "calme-toi, je suis mieux".
- La dernière tirade d'Hernani est sublime et montre qu'Hernani accepte son destin et remercie Dieu de le faire mourir dans les bras de la femme qu'il aime : mort mystique où l'amour humain se confond avec l'amour de Dieu (vision hugolienne). Vision extatique consacrée par le baiser sacré sur la main.
- Spectacle de la mort : gestes des personnages, toute la gestuelle autour de la fiole, les jeux d'ombre et de lumière, les voix qui s'éteignent. Rapprochement possible avec l'opéra et le mélodrame.
- Importance de la représentation qui ne peut que susciter l'émotion.





Conclusion

    Ainsi ce dénouement de Hernani est emblématique de celui d'un drame romantique : il consacre l'union des amants dans la mort et l'impuissance et l'échec du personnage grotesque. La mise en scène de l'agonie rappelle les mises en scène baroques (Roméo et Juliette). Mais la chorégraphie des corps est ici la représentation de la vision mystique hugolienne de l'amour : amour humain et amour de Dieu se confondent.




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Merci à Emily pour cette analyse sur Hernani de Victor Hugo