Analyse littéraire
I. Satire de l’éducation médiévale
A) Les inquiétudes du père
L’élève Gargantua est trop abruti par la méthode pour prendre conscience de ses erreurs. C’est le père qui observe les effets dévastateurs des deux pédagogues. Le jeune homme ne progresse pas mais de surcroît, il perd son bon sens et le sens de la réalité (accumulation d’adjectifs dévalorisants et rythmes binaires qui insistent sur ce constat).
B) Un conversation instructive avec un représentant de l’humanisme (Philippe des Marais) qui achève de l’éclairer en lui montrant la fausse science des sophistes (deux antithèses : savoir - bêtise ; sagesse - enveloppe vide) puis ses effets nocifs ("abâtardissant les bons et nobles esprits, et corrompant toute fleur de jeunesse") qui dégradent les qualités de l’élève.
La conclusion du père et de son ami est confirmée par l’attitude puérile de Gargantua incapable de répondre au discours d’Eudémon, se mettant à pleurer et se cachant la visage dans son bonnet. Les comparaisons empruntées au domaine animal achèvent de le ridiculiser puisqu’il " se mit à pleurer comme une vache" et qu’il est aussi inerte qu’un "âne mort". Gargantua a été démoli tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel, d’où la fureur de Grandgousier qui veut se venger en tuant Maître Jobelin.
II. Eloge de l’éducation humaniste
Elle se fait par l’intermédiaire d’un test qui va se révéler concluant en tout point.
A) L’attention au corps contrairement aux sophistes influencés par la conception chrétienne de la suprématie de l’âme sur le corps qui néglige l’importance de la tenue et de la propreté des élèves. Les humanistes, impressionnés par la beauté des statues grecques et Rabelais, en tant que médecin, accordent au corps une grande attention. Messire des Marais avertit au départ que les jeunes gens "du temps présent" sont mieux formés intellectuellement ("meilleures paroles, meilleurs propos") mais aussi qu’ils ont une meilleure contenance dans le monde que ceux d’autrefois. Rabelais insiste sur la propreté par l’intermédiaire d’un groupe ternaire ("si bien coiffé, si bien tiré à quatre épingles, si bien épousseté") et complète par un quatrième point qui revient sur le bon maintient du jeune homme ("si bien élevé quant au maintient").
B) Le savoir
Au discours confus des théologiens qui sont qualifiés de rêveurs s’oppose une méthode claire inspirée par les traités de rhétorique antiques. Les cinq points fondamentaux de la rhétorique antique sont : inventio (invention), dispositio (plan), ornementatio (figures de rhétorique), elomtio (clarté) et actio (attitude, gestes). L’élève sait ce qu’il doit dire, il énonce ses idées selon un plan bien construit, son style est parfait.
Cette démonstration condamne sans appel la méthode des anciens maîtres de Gargantua.
III. L’intérêt argumentatif
A) La scène humanise les personnages en les plaçant dans une situation naturelle : les inquiétudes du père, la visite d’un ami, la fureur de Grandgousier lorsqu’il constate qu’il a été trompé. Cette situation permet à Rabelais d'exposer son point de vue sur l'éducation en jouant sur l'émotion du lecteur plutôt que par des discours théoriques.
B) La scène permet également d’accentuer le décalage entre les deux types d’éducation par une présentation antithétique des succès de la méthode humaniste face aux aberrations des pratiques médiévales.
C) Enfin, pour Rabelais qui considère que le rire est le propre de l’Homme, la scène fournit l’occasion de présenter son point de vue dans une atmosphère ludique grâce aux hyperboles (exagérations) concernant les qualités et les défauts des deux méthodes (le comique des comparaisons avec l’âne et la vache, le pittoresque avec le vice-roi de Papeligosse et ses expressions populaires, et enfin la colère et la violence de Grandgousier).
Conclusion
Cette scène plaisante met un terme à l’éducation première de Gargantua. Son père, monarque de bon sens, mais peu instruit a été dans un premier temps mystifié par le verbiage des sophistes médiévaux mais cet épisode le décide à confier l'éducation son fils aux pédagogues humanistes, seuls capables de lui donner la formation complète tant physique qu’intellectuelle indispensable aux souverains de son époque.
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