Ballade de celui qui chanta dans les supplices

Louis Aragon





Ballade de celui qui chanta dans les supplices, de Louis Aragon, est donc une ballade (forme fixe médiévale). Aragon souhaitait redonner un souffle nouveau à ces formes. Une ballade est un poème lyrique constitué généralement de trois strophes identiques (souvent de 8 ou 10 vers avec des rimes réparties selon la structure ABABBCBC ou ABABCDCD) se terminant par un refrain, et d’une demie-strophe appelée l’envoi, qui reprend les dernières rimes et le refrain. Les contraintes formelles, qui exigent du poète une grande virtuosité, servent à crée un certain nombre d’effets. Ainsi, les rimes disposées selon un ordre prédéterminé confèrent au poème une unité sonore et peuvent aussi tisser des liens entre les mots qu’elles rapprochent. En outre, le refrain n’est pas là seulement pour équilibrer le poème, mais surtout pour en marquer l’idée ou le thème, pour suggérer aussi parfois l’insistance d’une souffrance (puisque le poète évoque souvent son malheur personnel). Ici Aragon renouvelle le genre en supprimant l’envoi et en créant un refrain qui accompagne certes le texte mais marque aussi une évolution par les changements qui y interviennent.



Ballade de celui qui chanta dans les supplices

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains

On dit que dans sa cellule
Deux hommes cette nuit-là
Lui murmuraient "Capitule
De cette vie es-tu las

Tu peux vivre tu peux vivre
Tu peux vivre comme nous
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux"

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains

Rien qu'un mot la porte cède
S'ouvre et tu sors Rien qu'un mot
Le bourreau se dépossède
Sésame Finis tes maux

Rien qu'un mot rien qu'un mensonge
Pour transformer ton destin
Songe songe songe songe
A la douceur des matins

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle aux hommes de demain

J'ai tout dit ce qu'on peut dire
L'exemple du Roi Henri
Un cheval pour mon empire
Une messe pour Paris

Rien à faire Alors qu'ils partent
Sur lui retombe son sang
C'était son unique carte
Périsse cet innocent

Et si c'était à refaire
Referait-il ce chemin
La voix qui monte des fers
Dit je le ferai demain

Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus
O mes amis si je meurs
Vous saurez pour quoi ce fut

Ils sont venus pour le prendre
Ils parlent en allemand
L'un traduit Veux-tu te rendre
Il répète calmement

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
Sous vos coups chargés de fers
Que chantent les lendemains

Il chantait lui sous les balles
Des mots sanglant est levé
D'une seconde rafale
Il a fallu l'achever

Une autre chanson française
A ses lèvres est montée
Finissant la Marseillaise
Pour toute l'humanité

Aragon



Analyse linéaire

Le poème chante la Résistance contre les allemands d’un militant qui, même s’il est prisonnier, s’il est condamné à la mort, ne cède pas à leurs incitations à la trahison, et se révèle finalement être un communiste. C’est une ballade par la présence d’un refrain, mais il ne comporte pas l’envoi qui clôt la ballade traditionnelle. Il est formé de vers de sept pieds, rythme impair qui reste en suspens car on s’attend à ce qu’il soit pair, qu’il y ait un pied de plus, et de quatrains à rimes croisées, le tout sans ponctuation, bien que des majuscules à l’intérieur des vers marquent le début des phrases.


Première strophe
Discours direct => Une affirmation claire. Expression de l’hypothèse. Eventualité du présent « il », « ce chemin » caractère énigmatique, qui parle ?
Métaphore archaïque « les fers » : image de la force, de la contrainte, de la violence exercée.
« monter » => élan vers l’espoir : du cachot vers le ciel.

Deuxième strophe
« On dit que » => histoire universelle. Il apparaît que la déclaration était la réponse à l’incitation à la reddition au nom de l’amour de la vie faite par deux tentateurs dont le tutoiement est méprisant ou essaie d’établir une certaine familiarité.

Troisième strophe
Il y a un discours direct tentateur (injonction, anaphore, rythme ternaire, question rhétorique). Mais la rime entre « Tu peux vivre comme nous » et « Et tu peux vivre à genoux » révèle l’abjection de cette vie. « Le mot qui délivre » => Trahison.

Quatrième strophe
Refrain, mais les mentions imprécises « une voix » =>  « la voix », « des lendemains » => « les lendemains » étaient hypothétiques et sont devenues certaines.
Parler pour les lendemains : en faveur ? pour protéger les humains de demain ? à destination des génération futures ? Leçon ?

Cinquième et sixième strophes
2 strophes en discours direct des tortionnaires.
Incitation : Procédés : l’asyndète - Le présent = futur proche – l’anaphore de « rien » minimise la trahison - songe / mensonge - argument : la nature dans son simple quotidien.
« mot » rime avec « maux ». L’incitation du « mot qui délivre » est répétée dans la formule brève du premier vers qui est comme une équation : au mot, qui, plus loin, est un « sésame », succède immédiatement l’ouverture de la porte, la libération. « Le bourreau se dépossède » de sa proie. Il semble bien que ce soit un tortionnaire qui inflige des « maux ».
Dans « transformer ton destin », le martèlement des « t » veut imprimer une certitude. La répétition de « songe », qui s’étend dans tout le vers, le mot rimant significativement avec « mensonge », insiste sur le caractère amollissant de l’imagination de « la douceur des matins » qui ne sont plus les « lendemains » hypothétiques et collectifs d’auparavant. « Matin » rimant avec « destin », celui-ci reçoit tout de suite une proximité séduisante.

Septième strophe
Modification du refrain « il » (ce chemin) => « c’ » (cela) = un acte.
« Parle aux hommes de demain » => Parle aux hommes qui vivront demain.

Huitième strophe
L’ambiguïté se porte maintenant sur l’identité de ce « Je » : le prisonnier ou le tortionnaire qui reconnait son échec ? Car les exemples sont ceux de changements d’idée, de volte-face : le Henri IV qui, de protestant qu’il était, s’est fait catholique afin de concilier Paris et ainsi accéder au trône de France : « Henri » et « Paris » enserrent (pour la rime) l’appel de Richard III, le personnage de Shakespeare qui, dans la bataille où il perdait « l’empire » qu’il avait conquis par les moyens les plus criminels, était prêt à le céder pour obtenir le cheval qui lui permettrait de vaincre et donc de garder son royaume, à moins qu’il ne le veuille pour fuir et ainsi conserver la vie.

Neuvième strophe
S’y manifeste l’hypocrisie cynique des tortionnaires que le poète feint d’accréditer. Dans le deuxième vers, le poids de la faute, qu’on incombe au prisonnier est marqué par le redoublement des « s ». La condamnation du dernier vers s’exprime avec l’absence du pronom « que » propre à l’ancien français. « Innocent » peut recouvrir deux sens : celui qui n’est pas coupable, mais aussi celui qui est assez idiot pour n’avoir pas su profiter de l’occasion qui lui était donnée de retrouver sa liberté.

Dixième strophe
Dans ce quatrième refrain, le poète pose encore la question, et la constance du condamné est réaffirmée par un projet où le mot « demain » acquiert une proximité plus grande encore.

Onzième strophe
La rime intérieure du premier vers oppose habilement la fragilité de l’individu et la pérennité de la nation, rendue par le tour médiéval que donne l’absence de l’article. La France est à la fois « amour » (celui de la France éternelle) et « refus » (celui du régime actuel qui n’est qu’une créature de l’occupant). Les deuxième et troisième vers sont alourdis par le retour des « m ». Le quatrième vers souligne le rôle éducatif du geste du condamné.

Douzième strophe
Retour au narratif – narrateur extérieur + situation explicitée. La narration redevient objective. Pour la première fois dans le poème apparaît la nature du conflit qui, cependant, fait l’objet de tout le recueil « La Diane Française ». Si les ennemis sont allemands, sont présents aussi des collaborateurs français qui assurent la traduction. C’est habilement qu’ici le quatrième vers introduit le refrain. Les deux « ils » au pluriel et le seul « il » au singulier soulignent bien le déséquilibre entre les protagonistes de ce drame.

Treizième strophe
Ce refrain prend encore une autre forme et un autre sens qui sont encore sources d’équivoque. En effet, le troisième vers est-il une incise qui vient séparer « ce chemin » de « que chantent les lendemains », ce qui suppose une projection dans un avenir où est chanté le chemin suivi par le héros ? Ou le quatrième vers est-il une invocation, un espoir qu’il exprimerait ?

Quatorzième strophe
Réalisation de son souhait, de son invocation par la prolepse qui créé un contraste, le souhait du vers précédent se trouve déjà réalisé et de la façon la plus paradoxale, car l’enjambement fait passer de « balles » qui sont celles du peloton d’exécution aux « balles » des mots de La Marseillaise qu’il chante et qui sont la fin de ces deux vers : « Contre nous de la tyrannie / L’étendard sanglant est levé ». On notera ensuite le réalisme de la prise sonore.

Quinzième strophe
Elargissement à un message universel + rimes = un poète engagé. L’ « autre chanson française » qui finit la Marseillaise « Pour toute l’humanité », c’est évidemment L’Internationale.


Axes de lecture possibles :

Les tortionnaires : tenter de faire parler le prisonnier.
L’héroïsme du (des) résistant(s).
Le message d’Aragon aux hommes de demain.


Problématique :

Comment Aragon utilise-t-il l’esthétique de la poésie pour transmettre l’espoir aux hommes de demain, et dénoncer la collaboration ?

Les problématiques possibles pour ce texte :
- Quelles sont les deux notions essentielles qui s’opposent dans ce texte ? Que traduisent-elles ?
- Montrez comment Aragon utilise la poésie comme une arme pacifique.
- La ballade d’Aragon est un hommage aux résistants : par quels procédés le montre-t-il ?
- Quelle est l’attitude (ou le tableau) qui se dessine dans ce texte ?


Conclusion :

Aragon utilise habilement un vocabulaire simple et familier « c’était sa dernière carte » associé à un langage littéraire que l’on retrouve dans les nombreuses figures de style, notamment la répétition avec le refrain qui rompt le récit. De plus, malgré l’utilisation du pronom « je » et la dédicace à Gabriel Péri, Louis Aragon fait en sorte que ce poème s’adresse à tous ceux qui résistent : il donne ainsi la parole aux résistants. A travers le double langage, il dénonce la collaboration « Tu peux vivre à genoux comme nous ». Ce poème dramatique qui salue l’héroïsme et le refus des résistants à trahir est surtout un témoignage des sévices subits.
Dans ce contexte historique particulier, ces hommes libres et qui se sacrifient pour que vivent la liberté et la dignité ont énormément inspiré les poètes engagé tel Aragon bien sûr qui dans un autre texte La Rose et le Réséda rend à nouveau hommage à tous ces hommes et plus particulièrement au groupe Manouchian (début du poème)
« Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats…
»
C'est-à-dire la France.






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