Tour

Blaise Cendrars



Introduction

    Blaise Cendrars (1887-1961), Suisse de naissance, s'engage dans la légion Etrangère en 1914 et perd un bras. C’est un grand Voyageur. La prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913) marque le vrai début du "simultanéisme poétique". Il a également écrit des aventures en prose (L'Or, 1925, Rhum, 1930) et des romans (Bourlinguer, 1948).


Lecture du texte

Tour

1910
Castellamare
Je dînais d'une orange à l'ombre d'un oranger
Quand, tout à coup...
Ce n'était pas l'éruption du Vésuve
Ce n'était pas le nuage de sauterelles, une des dix plaies d'Egype
Ni Pompéi
Ce n'était pas les cris ressuscités des mastodontes géants
Ce n'était pas la trompette annoncée
Ni la grenouille de Pierre Brisset
Quand, tout à coup,
Feux
Chocs
Rebondissements
Etincelle des horizons simultanés
Mon sexe
              O Tout Eiffel !
Je ne t'ai pas chaussée d'or
Je ne t'ai pas fait danser sur les dalles de cristal
Je ne t'ai pas vouée au Python comme une vierge de Carthage
Je ne t'ai pas revêtue du péplum de la Grèce
Je ne t'ai jamais fait divaguer dans l'enceinte des menhirs
Je ne t'ai pas nommée Tige de David ni Bois de la Croix
Lignum Crucis
              O Tour Eiffel
Feu d'artifice géant de l'Exposition Universelle !
Sur le Gange
A Bénarès
Parmi les toupies onanistes des temples hindous
Et les cris colorés des multitudes de l'Orient
Tu te penches, grâcieux palmier !
C'est toi qui à l'époque légendaire du peuple hébreu
Confondis la langue des hommes
O Babel !
Et quelque mille ans plus tard, c'est toi qui retombais en langues de feu
Sur les Apôtres rassemblés dans ton église
En pleine mer tu es un mât
Et au Pôle Nord
Tu resplendis avec toute la magnificence de l'aurore boréale de ta télégraphie sans fil
Les lianes s'enchevêtrent aux eucalyptus
Et tu flottes, vieux tronc, sur le Mississipi
Quand
Ta gueule s'ouvre
Et un caïman saisit la cuisse d'un nègre
En Europe tu es comme un gibet
(je voudrais être la tour, pendre à la Tour Eiffel !)
Et quand le soleil se couche derrière toi
La tête de Bonnot roule sous la guillotine
Au coeur de l'Afrique c'est toi qui cours
Girafe
Autruche
Boa
Equateur
Moussons
En Australie tu as toujours été tabou
Tu es la gaffe que la capitaine Cook employait pour diriger son bateau d'aventuriers
O sonde déleste !
Pour le simultané, Delaunay à qui je dédie ce poème,
Tu es le pinceau qu'il trempe dans la lumière
Gong tam-tam sanzibar, bête de la jungle rayon-X, express bistouri symphonie
Tu es tout
Tour
Dieu antique
Bête moderne
Spectre solaire
Sujet de mon poème
Tour
Tour du monde
Tour en mouvement

(août 1913)

Annonce des axes



Commentaire littéraire


I- Un hymne lyrique à la tour

a-
- Le poème se construit dans le rapport entre le je et le tu de la tour.
- La tour a une puissance d'évocation que le poète met en valeur en faisait tournoyer le temps et l’espace.

b-
Le poème est construit comme un hymne marqué par un enthousiasme flagrant :
- Le rythme est renforcé par :
* la variation de construction de vers, très longs, puis réduit à un mot
* l'absence quasi-totale de ponctuation.
- Des points d'exclamations qui ponctuent des vers courts ou moyens, donc d'autant plus visibles, qui rendent d'autant plus sensible l'énergie du poète.


Transition : Ce qui soulève ainsi l'enthousiasme du poète, c'est la preuve et la promesse de modernité qu'incarne la tour.


II- Cendrars fait de la tour le symbole de la modernité

a-
- La construction du poème montre comment Cendrars tente de placer la tour dans une dimension nouvelle:
        * Dans un premier temps : la tour symbolise le rejet des temps anciens (1-8)
        * Dans un deuxième temps : rappel des circonstances : exposition universelle.
Puis, la tour se métamorphose selon les lieux imaginés par le poète. Ensuite la tour prend une dimension esthétique (40-43), elle devient globale (43-52).

b-
- La première partie cherche à inscrire la Tour en rupture avec toutes les représentations possibles, toutes les références possibles qui ne sont pas de son temps.
- Cendrars se refuse à faire de sa tour un symbole autre que moderne. Au contraire, il la met en scène dans son contexte réel : l'exposition universelle.
- A partir de cette évocation la tour prend une autre dimension : la nouvelle Babel, elle réinvente le mythe biblique tout en rassemblant à ses pieds à l'occasion de l'exposition tous les peuples du monde.

Cendrars a donc rejeté les temps anciens pour mieux les appliquer à la tour ensuite. Elle n'est pas le symbole des temps passés, mais elle est le nouveau symbole d'anciens mythes, elle les régénère.

c-
Dans la deuxième partie,
- Cendrars, fait de la tour un élément résolument moderne.
- Il en fait le nouveau référent moderne, elle est partout et se retrouve partout :
Elle est le support de nouvelles images poétiques (« En pleine mer tu es un mât »).
Elle est le vecteur de rêveries aventureuses (caïman, Equateur).
Elle est assimilée à des réalités et des mythes de son temps (Mississipi, Afrique, Cook).




Conclusion

La tour apparaît donc comme un point d'ancrage esthétique nouveau car universel et total, comme le prouve la fin du poème : « tu es tout ».
Elle englobe tous les temps, tous les espaces, tout en restant elle-même. Il faut noter qu'une majuscule est employée à « Tour », ce qui montre bien que Blaise Cendrars considère la tour comme une personne.






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