Sonnet d'Arvers

Imité de l'italien

Félix ARVERS







Introduction

    Félix Arvers, poète du dix-neuvième siècle, est devenu célèbre par ce seul poème, un sonnet évoquant le mystère d'un amour caché pour une femme inconnue. Une expérience douloureuse de la passion s'y exprime dans le registre lyrique, tandis que s'y dessine une image particulière de l'amour et de la femme.

Félix Arvers
Félix Arvers


Texte du sonnet d'Arvers


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Lu par Lamnot - source : litteratureaudio.com

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;

A l’austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
"Quelle est donc cette femme ?" et ne comprendra pas.

Mes heures perdues
Félix ARVERS
(1806 - 1850)



Le sonnet d'Arvers chanté par Serge Gainsbourg




Commentaire littéraire du Sonnet d'Arvers

I. La souffrance du poète

    C’est le "moi" romantique qui parle ici, c’est à dire la part affective de l’individu : "Mon âme a son secret…" Et ce qui s’affirme tout de suite, c’est l’idée d’un destin particulier grâce aux deux hémistiches de construction semblable du premier vers : "Mon âme a son secret, ma vie a son mystère". L’amoureux romantique qui parle ici n’est donc semblable à aucun autre, et c’est de cette singularité qu’il nous parle. L’abondance des pronoms personnels et des adjectifs possessifs de première personne souligne fortement cette importance de "l'ego". L’idée de souffrance y est intimement mêlée : "Le mal est sans espoir…", "Hélas !", "solitaire…".
    C’est donc l’idée d’une sorte de malédiction du destin, et si l’amoureux qui souffre prend la plume, c’est pour épancher sa douleur. L'assonance en [an] tout au long du poème semble refleter la longue plainte du poète. N’est-ce pas Musset, l’ami d’Arvers, qui écrivait : "Les plus désespérés sont les chants les plus beaux/ Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots" ?
    Cette douleur est d’autant plus poignante qu’elle semble recouvrir d’un voile noir la vie entière du poète. C’est dans le passé qu’il situe le "coup de foudre" fatal : "un amour éternel en un moment conçu." Il a donc longtemps souffert déjà, "puisqu’elle n’en a jamais rien su" ; mais de plus, c’est tout son avenir qui lui semble sans espoir : "Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre/ N’osant rien demander et n’ayant rien reçu." La souffrance exprimée ici est donc celle de l’homme seul et incompris de celle qu’il aime. C’est un thème lyrique et élégiaque particulièrement poignant, le registre du poème est clairement lyrique (abondance de la première personne, "Hélas !", expression de sa souffrance...). Mais pourquoi cette souffrance ?


    Le grand responsable semble être le destin, qui a choisi le poète pour lui faire éprouver "Un amour éternel en un moment conçu". Cet amour est immédiatement assimilé a une "maladie" incurable, puisque "Le mal est sans espoir". S’il a dû "le taire", c’est que cet amour se heurte à un obstacle infranchissable. Lequel ?


II. Un obstacle infranchissable

    Sans doute la femme "élue" en aime-t-elle un autre, avec lequel elle est mariée. L’amoureux s’est donc immédiatement résigné à ne rien dire, par respect pour son "devoir" : "…aussi j’ai dû le taire". Cette obéissance au devoir fait de lui un héros tragique.
    Arvers se projette vers l’avenir pour évoquer le reste de son existence, jusqu’à sa mort : "Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre". Peut-être devrait-il être un peu audacieux ? Mais, justement, il "n’ose pas" ; peut-être sa timidité est-elle sa véritable malédiction.

    Les deux tercets sont consacrés tout entiers à l’évocation de la bien-aimée : elle est faite par Dieu "douce et tendre" ; elle a donc quelque chose d’un ange, et "à l’austère devoir pieusement fidèle". Les chemins de leurs vies se suivent, mais ne seront jamais confondus. Celui de la femme sera accompagné d’un "murmure d’amour que ses pas semblent faire naître" ; mais ce murmure ne deviendra jamais parole claire et intelligible. Le destin de l’amant incompris est sera d’autant plus pathétique qu’il ne pourra jamais répondre à la question, qu’elle posera sans doute, "Quelle est donc cette femme ?"




Conclusion

    Frappé du destin, le poète Félix Arvers est tombé amoureux d’une femme quasiment divine, pure comme un ange. Essayer de pervertir un ange serait peine perdue. Il ne lui reste donc qu’à souffrir en silence. En silence ? Pas tout à fait. Il peut aussi transformer ses soupirs en vers lyriques et élégiaques, afin de les immortaliser, et la déesse qui les a inspirés avec elle. Il est Dante ou Pétrarque, elle est Laure ou Béatrice.

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Merci à Jean-Pierre pour cette analyse du Sonnet d'Arvers