J.M. de Hérédia est un poète parnassien,
son œuvre majeure est un recueil de sonnets, Les Trophées, d'abord
paru dans des revues littéraires. A travers son œuvre, on ressent l'inspiration
de personnages et de scènes antiques, parfois aussi tirés de la
mythologie. Soir de bataille se place dans un contexte
historique de la victoire du général Marc Antoine contre les Parthes. La précision
du cadre temporel n'est qu'un détail que nous offre Hérédia
dans son poème.
On remarquera également la beauté épique et picturale caractéristique du style parnassien de Hérédia, faisant de ce poème un chef-d'œuvre pictural d'une scène d'après-bataille antique.
Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor, dans l'air où vibraient leurs voix fortes,
La chaleur du carnage et ses âcres parfums.
D'un oeil morne, comptants leurs compagnons défunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Tourbillonner au loin les archers des Phraortes,
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.
C'est alors qu'apparut, tout hérisse de flèches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maitrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.
José Maria de HEREDIA
Annonce des axes
Etude du texte
I Le réalisme de la reconstitution historique
1) Une bataille de l'Antiquité latine
Richesse du vocabulaire désignant la réalité historique.
Termes précis : officiers, corps de troupes "centurions", l'"Imperator" (latin)
Objets, matières qui renvoient à l'antiquité latine "buccins", "pourpres", "airin"
2) Un combat violent
Combat déjà terminé => plus-que-parfait "avait été" mais
la violence est toujours perceptible : "le choc avait été très
rude"
- superlatif "très"
- isolation de la phrase derrière la césure "rude"//
-phrase brève, allitération de consonnes dures avec le "t" et le "d" (dentales), le "r" et le "c" dur
lexique de la violence : "choc", "rude", "carnage" chiasme vers 3-4 "humaient" "carnage" "âcres" "parfums"
=> ivresse meurtrière des combattants
3) Les conséquences du combat
- importance des pertes "comptant leurs compagnons défunts" => répétition de la même syllabe
"con" qui illustre la répétition de l'action et le grand nombre de victimes
champ lexical de la mort "défunts", "feuilles mortes"
- désordre, dispersion des combattants :
les vainqueurs qui "rallient leurs troupes"
les vaincus qui "tourbillonnent au loin"
prolongement de l'impression de désorganisation avec sujet et verbe séparés du COS par une comparaison :"les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, tourbillonner au loin, les archers de Phraortes" => caractère ambiguë du sens de la phrase (qui se rapporte aux "feuilles mortes" ?)
-abattement des soldats, lassitude physique "la sueur coulait de leurs visages bruns"
et morale "d'un œil morne"
on ne sent pas dans un 1er tps l'enthousiasme de la victoire chez les soldats - attitude passive et immobile
lourdeur des 2ème et 3ème phrases accentuant la lassitude et marquant la retombée de l'ardeur guerrière.
sonorités nasales sourdes "on", "un", "en" à connotation de tristesse et d'abattement faisant écho à celles de la 1ère strophe exprimant.
II La vision esthétique
1) Un tableau contrasté
a) la toile de fond
- une couleur : le brun
"visages bruns" dernier mot du 2nd quatrain, également suggéré par les "feuilles mortes"
connotation de tristesse
- pas de sujet individualisé : groupes, pluriels "les soldats", "les centurions", "les cohortes",...
"d'un œil morne" => même vision commune à tous les soldats
b) le motif central
Un personnage principal : l'Imperator qui se détache et apparaît
comme un être sublime.
champ lexical du rouge qui accentue l'éclat visuel: "rutilant", "vermeil" (rouge éclatant et flamboyant), "enflammé", "pourpre", "sanglant"...
ciel enflammé formant une nimbe autour de lui
attitude majestueuse : "sur un cheval qui s'effare" (cabré), "pourpre flottante"
2) La glorification du héros
a) construction des tercets
Ils ménagent un suspens, une attente.
Le personnage n'est pas annoncé explicitement dès le début : rupture avec le temps
"C'est alors qu'apparut" passé simple qui tranche et rompt avec l'arrière-plan.
Le sujet est rejeté à la fin et polarise toute l'attention du lecteur "l'Imperator sanglant"
entre temps toutes ses qualités sont énumérées avant qu'il ne soit nommé.
b) l'héroïsme du personnage Il subit ses blessures "tout hérissé de flèches" sans que sa vitalité ne semble atteinte "blessures vermeilles".
Il paraît invulnérable, blessé mais fort.
domination sur un cheval cabré qu'il maîtrise et manteau au vent
"superbe" adjectif mis en relief signifiant "orgueilleux" (lat. superbus)
c) L'éclat sonore des tercets Sonorités claires, allitérations
- "c" : "fracas", "buccins"
- "f" : "fanfare", "s'effare" (soufflantes)
- "ch" : "flèches", "fraîches"
- "u" : "apparut", "flux", "blessures" (voyelles claires)
- "è" : "flèches", "vermeilles", "fraîches"
=> contraste avec la sonorité sourde des premiers quatrains, rupture du silence.
Marc Antoine apparaît comme un demi Dieu, c'est l'apothéose du héros.
Conclusion
Le poème Soir de bataille de Hérédia respecte les caractéristiques
du poème
parnassien par sa précision
archéologique et sa beauté picturale.
L'apothéose du héros sur fond de bataille soumet deux visions au lecteur :
- La vision esthétique du tableau peint par Hérédia
- La vision épique qui glorifie le personnage de l'Imperator => admiration de Hérédia pour la prouesse du héros.