L'An 2440, Rêve s'il n'en fût jamais

L.S. Mercier

Chapitre VI





Plan de la fiche sur L'An 2440, Rêve s'il n'en fût jamais - Chapitre VI de L.S. Mercier :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Le texte est un extrait de l'œuvre de L.S. Mercier (1740-1814), un des auteurs les plus fécond de son temps, en particulier dans le domaine du drame réaliste. Considéré comme pré-romantique par certains aspects, il découvre avant Chateaubriand la poésie des ruines et se fait le pittoresque conteur de la vie parisienne des années 1780.
    L'An 2440, Rêve s'il n'en fût jamais, publié en 1770, est le premier roman d'anticipation moderne. A travers cette fiction futuriste, l'auteur développe son rêve philosophique et politique : après 7 siècles de sommeil, il se réveille et découvre grâce à son guide un monde de sagesse et de raison.


Texte étudié

L'An 2440, Rêve s'il n'en fût jamais

Chapitre VI - Les chapeaux brodés (extrait)


    Les choses me paroissent un peu changées, dis-je à mon guide ; je vois que tout le monde est vêtu d'une manière simple et modeste, et depuis que nous marchons je n'ai pas encore rencontré sur mon chemin un seul habit doré : je n'ai distingué ni galons, ni manchettes à dentelles. De mon tems un luxe puéril et ruineux avoit dérangé toutes les cervelles ; un corps sans ame étoit surchargé de dorure, et l'automate alors ressembloit à un homme. — C'est justement ce qui nous a portés à mépriser cette ancienne livrée de l'orgueil. Notre œil ne s'arrête point à la surface. Lorsqu'un homme s'est fait connoitre pour avoir excellé dans son art, il n'a pas besoin d'un habit magnifique ni d'un riche ameublement pour faire passer son mérite ; il n'a besoin ni d'admirateurs qui le prônent, ni de protecteurs qui l'étayent : ses actions parlent, et chaque citoyen s'intéresse à demander pour lui la récompense qu'elles méritent. Ceux qui courent la même carrière que lui sont les premiers à solliciter en sa faveur. Chacun dresse un placet, où sont peints dans tout leur jour les services qu'il a rendus à l'État.

    Le Monarque ne manque point d'inviter à sa cour cet homme cher au peuple. Il converse avec lui pour s'instruire ; car il ne pense pas que l'esprit de sagesse soit inné en lui. Il met à profit les leçons lumineuses de celui qui a pris quelque grand objet pour but principal de ses méditations. Il lui fait présent d'un chapeau où son nom est brodé ; et cette distinction vaut bien celle des rubans bleus, rouges et jaunes, qui chamaroient jadis des hommes absolument inconnus à la patrie.

    Vous pensez bien qu'un nom infame n'oseroit se montrer devant un public dont le regard le démentiroit. Quiconque porte un de ces chapeaux honorables peut passer partout ; en tout temps il a un libre accès au pied du trône, et c'est une loi fondamentale. Ainsi, lorsqu'un prince ou un duc n'ont rien fait pour faire broder leur nom, ils jouissent de leurs richesses ; mais ils n'ont aucune marque d'honneur ; on les voit passer du même œil que le citoyen obscur qui se mêle et se perd dans la foule.

    La politique et la raison autorisent à la fois cette distinction : elle n'est injurieuse que pour ceux qui se sentent incapables de jamais s'élever. L'homme n'est pas assez parfait pour faire le bien, pour le seul honneur d'avoir bien fait. Mais cette noblesse, comme vous le pensez bien, est personnelle, et non héréditaire ou vénale. À vingt-un ans le fils d'un homme illustre se présente, et un tribunal décide s'il jouira des prérogatives de son père. Sur sa conduite passée, et quelquefois sur les espérances qu'il donne, on lui confirme l'honneur d'appartenir à un citoyen cher à sa patrie. Mais si le fils d'un Achille est un lâche Thersite, nous détournons les yeux, nous lui épargnons la honte de rougir à notre vue : il descend dans l'oubli à mesure que le nom de son père devient plus glorieux.

    [...]



Annonce des axes

I. Une position critique du narrateur

II. Une satire des mœurs du XVIIIème siècle
1. Critique du culte des apparences chez les nobles
2. Critique de l'esprit de concurrence à la cour
3. Critique du monarque

III. Une conception nouvelle de l'honneur


Commentaire littéraire

I. Une position critique du narrateur

Dans un premier temps, l'organisation du récit permet de voir qu'on a une position critique du narrateur quant à ce qu'il voit.
-> alliance de deux termes contradictoires = but : attirer l'attention : sous-entendu : les hommes du XVIIIe étaient esclaves ("livrée") de leur soif de paraître ("orgueil").

TRANSITION : Comment se développe cette critique ?


II. Une satire des mœurs du XVIIIème siècle

En apparence le texte décrit la situation en 2440, mais en fait comme le point de référence reste le XVIIIe, la description de l'an 2440 permet de dénoncer ce qui existe à l'époque de Mercier. La critique se fait en trois points :

1. Critique du culte des apparences chez les nobles

"Lorsqu'un homme s'est fait connoitre..." à "...la récompense qu'elles méritent."

Cf. lexique : "habit magnifique", "riche ameublement", "protecteur", "admirateur"
  -> univers superficiel, ostentatoire qu'est la cour.
En parallèle est proposé implicitement un autre système de valeurs, basé sur une conduite digne d'estime, une valeur réelle : lexique antithétique : "excellé dans son art", "mérite", "actions", "récompense qu'elles méritent".
  -> Insistance sur le fait que cet étalage d'apparence ne reflète pas la valeur d'un homme, cf. "un corps sans ame étoit surchargé de dorure", "qui chamaroient jadis des hommes absolument inconnus à la patrie.".

2. Critique de l'esprit de concurrence à la cour

"Ceux qui courent la même..." à "...qu'il a rendus à l'État."

Phrase : antiphrase / situation de la cour au XVIIIème siècle, puisqu'il y règne en permanence des intrigues et des luttes pour le pouvoir.

3. Critique du monarque

"Le Monarque ne manque point d'inviter..." à fin

Cf. les termes désignant la proximité du Roi à son peuple dans le monde utopique de Mercier : "Le Monarque ne manque point d'inviter à sa cour cet homme cher au peuple", "Quiconque porte un de ces chapeaux honorables peut passer partout ; en tout temps il a un libre accès au pied du trône" = idée d'un contact direct avec le peuple qui n'existe évidemment pas au XVIIIème siècle.
De même, dans l'utopie se dessine l'image d'un monarque éclairé (guidé par la raison de philosophes) = c'est l'exact inverse de la monarchie absolue en France au XVIIIème siècle. cf. champ lexical de l'éducation et de la pensée : "s'instruire", "esprit de sagesse", "leçons lumineuses", "méditations".

TRANSITION

Mercier fait ici l'éloge d'une nouvelle classe sociale cultivée et entreprenante qui veut fonder la réussite non pas sur les privilèges mais sur le travail et le mérite personnel. D'où le fait d'être une critique, le texte propose également une réflexion sur l'honneur.


III. Une conception nouvelle de l'honneur

Polysémie du mot "noblesse" ("Mais cette noblesse, comme vous le pensez bien...").

Opposition entre :
  - l'ancienne conception = "héréditaire et vénale" (vénale : qui s'achète par une charge ou l'achat d'une propriété)
  - et la nouvelle = "personnelle", c'est-à-dire sur des qualités de cœur et d'esprit
   -> novateur et révolutionnaire pour l'époque.

Cette idée du mérite personnel s'inscrit dans une réflexion plus large et très nouvelle à l'époque = la notion de citoyenneté (idée que l'homme n'est plus seulement un sujet du Roi, mais un citoyen qui participe activement à la vie de la Nation). Champ lexical de la citoyenneté ("patrie", "citoyen"...).
La distinction désormais n'est plus un privilège qui serait accordé aux nobles, mais c'est la reconnaissance d'un mérite qui est quelque chose de stimulant pour le peuple "L'homme n'est pas assez parfait pour faire le bien, pour le seul honneur d'avoir bien fait.".




Conclusion

    Sous couvert d'un monde utopique, Mercier nous livre ici une critique très vive des mœurs du XVIIIe, tout en proposant une réflexion nouvelle sur la notion du mérite personnel. C'est un discours qui s'inscrit dans la lignée des philosophes de l'époque et tout particulièrement de Rousseau.

    L'utopie est un mode d'expression littéraire original très pratiqué par les philosophes de l'époque (voir ce qu'ont fait Voltaire dans Candide et Marivaux dans L'Ile des Esclaves).

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Merci à Anne-Laure pour cette analyse de L'An 2440, Rêve s'il n'en fût jamais - Chapitre VI de L.S. Mercier