Je n’ai plus que les os...

Ronsard - 1586



Introduction :

    Ronsard aborde à maintes reprises le thème de la mort dans son œuvre poétique, le plus souvent pour développer une méditation lyrique sur la fuite du temps ou sur les rapports de la beauté et de la mort comme dans l'Ode à Cassandre. A la fin de sa vie, épuisé par la maladie, en proie à de redoutables insomnies, Ronsard choisit d'évoquer dans ses Derniers vers, avec une émouvante simplicité, l'approche imminente de sa propre mort. Je n'ai plus que les os... , le sonnet liminaire de ce court recueil publié par ses amis juste après sa disparition nous présente un tableau saisissant de la dégradation physique du poète, tout en célébrant la valeur consolatrice de l'amitié. Ronsard nous propose une évocation réaliste et baroque de la mort. Il organise cependant aussi un sonnet, à la manière des grecs et des latins, une émouvante cérémonie des adieux, révélant ainsi son acceptation stoïque de la condition humaine.


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Lu par René Depasse- source : litteratureaudio.com



Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé ;
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé.
Adieu, plaisant soleil, mon œil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.

Pierre de Ronsard - Derniers Vers - 1586


Commentaire littéraire

I - Une évocation réaliste et baroque de la mort

A - Une description réaliste de l'altération du corps

Evocation insistante de son corps champs lexical : "os", "bras", "oeil", "corps", "face", "yeux".
Ronsard nous propose une analyse clinique de la dégradation de son organisme
Ronsard souffre en esthète le quatrième vers évoque sa réticence à se regarder.

B- Le constat douloureux de la dépossession de soi

L’ouverture du sonnet sur l'hémistiche "je n'ai plus que les os" marque une profonde déperdition de soi.
Reprise insistante du préfixe dé qui montre la privation, ainsi que l'obsession du poète sur cette impression.
Pas d'évocation de douleur physique pudeur de Ronsard

C- L'anticipation spectaculaire de sa propre mort

Deux occurrences de la mort + champs lexical de la mort + périphrase désignant l'enfer ("où tout se désassemble")
Chiasme mort dramatisée
Ronsard se décrit comme déjà mort

Ronsard dans ce poème exploite les ressources de l'esthétique baroque qui n'hésite pas à souligner les détails macabres et qui se plait à étudier la métamorphose des êtres, en particulier au moment de la mort.


II- Une émouvante cérémonie des adieux

A- Le difficile adieu au monde

Vers 7 souligne les termes "soleil" et "oeil" rappellent que le poète ne peut plus voir le monde qui l'entoure.
La mort lui enlève les sensations visuelles, très importantes pour un artiste car elles procurent l'émotion esthétique.
Les sons [an] et [on] qui dominent renvoient à une certaine mélancolie.

B- L'hymne à l'amitié

Evocation de la profonde amitié qui le lie à ceux qui lui sont chers interrogation oratoire + enjambements, introduisent le registre lyrique, montre la fidélité des amis de Ronsard
Les amis de Ronsard sont désignés par des expressions hypocoristiques (=terme d'affection, de tendresse).

C- La solennité de la cérémonie des adieux

Rythme binaire solennité à la cérémonie des adieux.
Structure antithétique qui oppose le constat de la dégradation de soi à la présence chaleureuse des amis.
Tout comme les stoïciens antiques, le poète met en scène sa propre mort.
Rythme 2/4//2/4 sur trois vers dignité, maîtrise de soi.


III- L'acceptation stoïque de la mort

A- L'acceptation du caractère inéluctable de la mort

Philosophie épicurienne, vision anatomiste du monde : l'image du lieu renvoie à la conception du monde par des atomes qui se désunissent à la mort.
Le passé composé indique le caractère définitif de la sentence.
Figures mythologiques qui montrent la condition humaine dans une perspective intemporelle.
Dimension tragique de la condition humaine.

B- L'acceptation sereine de la mort

La mort est fortement euphémisée, aucune trace de peur. Le terme "endormis" reprend l’image classique et rassurante de la mort comparée au sommeil.
Ronsard s'en va en paix.

C- La certitude chrétienne de l'immortalité de l'âme

Idée de l'enveloppe humaine renfermant l'âme "dépouillé"
Exploitation de la double consolation avec la mort : immortalité et retrouver ses amis



Conclusion :

    Ce sonnet Je n’ai plus que les os, qui inaugure un ensemble de poèmes tous consacrés à une méditation sur la mort, nous offre une confidence émouvante sur l'amer constat de la déchéance physique qui accompagne les derniers jours de la vie. Ronsard, en décrivant crûment le délabrement de son corps, choisit une forme de détachement qui l'honore. L'écriture de Ronsard, par sa noblesse, impose l'image d'un poète soucieux de s'affranchir "des liens du corps pour n'être que esprit", mais un esprit ouvert à l'amitié, sentiment qu'il célèbre avec force et émotion.





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