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Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire. Mais une idée soudain l'assaillit : - Cette fortune qu'il avait reçue, un honnête homme la garderait-il ? Il se répondit : "Non", d'abord, et se décida à la donner aux pauvres. C'était dur, tant pis. Il vendrait son mobilier et travaillerait comme un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme Rosémilly, et il reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à épouser cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il agir ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle ? Elle l'avait accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore ; mais avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice ? Ne valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait plus tard aux indigents ? Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les intérêts diffusés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, puis s'effaçaient de nouveau. Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question : "Puisque je suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas naturel que j'accepte aussi son héritage ?" Guy de Maupassant - Pierre et Jean - Début du chapitre VIII |
I - Les changements d'avis ; l'évolution de la réflexion
II - Un subtil jeu entre discours et récit qui va révéler le point de vue ironique du narrateur sur les états d'âme de Jean
ETUDE
I - LES CHANGEMENTS D'AVIS ; L'EVOLUTION DE LA REFLEXION
Entre la ligne 7 où apparaît le premier "Non" et la ligne 35 où apparaît le deuxième, apparemment rien n'a changé dans l'état d'esprit de Jean, or à y regarder de plus près, si on suit les mouvements du texte, on voit qu'il y a trois temps dans l'évolution de sa réflexion. Ces trois temps sont marqués par "D'abord" (l. 7), "Or" (l. 16), et "Et" (l.30).
A. Un "non" catégorique (l. 7-16)
C. "Et" = Les doutes qui aboutissent au "oui" implicite (l. 26 à fin)
De manière très habile, Maupassant alterne récit, discours direct et discours indirect libre pour mieux nous révéler la fausseté des doutes de Jean et son point de vue sur ses états d'âme.
II - UN SUBTIL JEU SUR L'ALTERNANCE DISCOURS/RECIT
A. Discours direct
(Marques distinctives : guillemets ; 2 points ; présent dominant)
Repérage : l. 6, l. 32-33, l. 35
(Similitude d'expression avec le style direct, 3è personne + passé comme temps dominants)
Repérage : Voir travail fait en cours -> constat : la forme de discours la plus présente, en alternance avec le récit.
Intérêt : L'emploi de la troisième personne et des temps du passé constitue une bonne manière de brouiller les frontières avec le récit : tantôt le lecteur sera complice du narrateur ; tantôt il sera plutôt porté à croire ce que pense le personnage.
Ce jeu a pour effet de brouiller les cartes et d'introduire un sérieux doute sur la sincérité de Jean, d'autant plus que dans les passages où le narrateur prend en charge le récit, il ne se prive pas de remarques ironiques.
C. L'ironie du narrateur dans les passages de récit pur
- l. 9 : exagération contenue dans l'expression "cette résolution virile et douloureuse fouettant son courage" = presque une tonalité tragique déplacée ici.
- L. 16 : idem/ "pensée cruelle"
- Ailleurs, le narrateur révèle clairement la vision qu'il a du personnage : l. 26-27 = "dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes".
- Ceci nous conduit à voir l'expression "droiture native" l. 31-32 comme une antiphrase.
- De même le "vingt fois" l. 32 montre bien le caractère cupide de Mme Rosémilly dont on précise qu'elle a accepté la demande de Jean "le sachant riche"
CONCLUSION
Ce passage de Pierre et Jean met en valeur la complexité du dilemme qui secoue Jean, mais l'analyse que fait le narrateur est sans concession : elle dénonce les mécanismes de l'égoïsme et de l'intérêt personnel.
Le jeu subtil sur les différentes formes de discours met à jour la fausseté de Jean -> Question : peut-on encore parler ici simplement de réalisme purement objectif quand le narrateur ne se contente pas de donner les faits, mais les interprète à sa manière pour influencer le lecteur ?
Merci à Anne-Laure qui m'a envoyé cette fiche...