Ophélie

Rimbaud




Introduction :

Arthur Rimbaud, né en 1854 à Charleville et mort en 1891 à Marseille, écrivit de nombreux poèmes dans sa jeunesse, dont les premiers à quinze ans. Le poème Ophélie est extrait du recueil Poésies. Ce poème communique la relation entre le personnage, repris par Rimbaud, de Shakespeare et la Nature, que Rimbaud révère. Voyons donc comment il a su exprimer celle-ci tout d’abord dans la spiritualité, puis dans l’aspect concret, physique, de ce personnage.


Lecture du texte :



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Lu par Gilles-Claude Thériault - source : litteratureaudio.com



Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or

II

O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible éffara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

     Arthur Rimbaud - Poésies


Ophélie - Rimbaud
Peinture de Ophélie par Alexandre Cabanel, 1883

Annonce des axes d'étude


Commentaire littéraire

I. Un personnage spirituel

A.  L'intégration à la nature

La comparaison « comme un grand lys » vers 2 semble déjà vouloir fondre Ophélie dans un décor naturel. Personnification de chaque élément de la nature : « les nénuphars froissés soupirent » vers 13 ; « plaintes des arbres et soupirs des nuits » vers 24, etc… La nature est elle mise en valeur au vers 23 par l'emploi de la majuscule pour le N : c’est comme une personne, une divinité à laquelle s’adresse le poète, ce qui rejoint la religion de Rimbaud. Ophélie n’est pas étrangère à tout cela. En effet, ces éléments personnifiés ne sont là que pour elle, ils semblent prendre vie pour assister et participer à la scène qui se déroule autour de cette apparition : « Ses grands voiles bercés mollement par les eaux » vers 10 ; « les saules frissonnants pleurent sur son épaule » vers 11 : la nature semble éprise de ce personnage qu’elle va dorloter, prendre en son sein.

B. Une âme errante

Tout d’abord, élément de curiosité : « Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles/ La blanche Ophélia flotte… » vers 1-2, qui fait se demander au lecteur si Ophélie est véritablement une personne et non pas une apparition. Cette ambiguïté disparait au vers 6 : « Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ». Egalement l’anaphore « Voici plus de mille ans » vers 5 et 7 nous confirme cet état de fait. De plus, on observe une répétition de  « blanche » à la seconde et dernière ligne, l’une pour ouvrir le poème, l’autre pour le clore, ainsi que l’adjectif « pâle » et la comparaison « belle comme la neige » vers 17. Cette blancheur rappelle l'allure des spectres.


II. Un personnage concret

A. Une femme fragile

La nature, que Rimbaud révère, semble soumise à un instinct maternel : « sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux » vers 12, comme si elle avait senti qu’Ophélie était fragile. Egalement, on dénote une douceur permanente tout au  long du poème exprimée notamment par une allitération en [s] et [f] mais aussi par des expressions telles que « flotte très lentement, couchée en ses longs voiles » vers 3 : il y a ici une idée de fragilité, de douceur et de confort.


B. Reprise du personnage d'Hamlet

 Mais il faut savoir que le personnage d’Ophélie, présent dans ce poème, remonte à presque deux siècles : Rimbaud a repris le personnage de Shakespeare, qui apparait dans Hamlet pour y mourir ensuite. On remarque de nombreux points commun au passage de la noyade d’Ophélie à celui de son errance dans le poème rimbaldien : tout d’abord, la personnification de la nature, déjà, était présente dans Hamlet, notamment dans la branche responsable de sa noyade : « Un des rameaux, perfide, se rompit ». La nature parait honteuse, pleine de regrets et l’instinct maternel que l’on trouve chez Rimbaud pourrait bien venir de là. Ici se rejoignent les deux poèmes, que l’on peut considérer comme plus ou moins complémentaires à quelques détails près : « voici plus de mille ans » alors que cela fait seulement deux siècles. Enfin, les deux Ophélie semblent calmes, celle de Shakespeare se noie sans tenter quoi que ce soit contre : « elle chantait des bribes de vieux airs, comme insensible à sa détresse ou comme un être fait pour cette vie de l’eau. » ; et celle de Rimbaud flotte paisiblement sur l’eau calme.


Conclusion

Dans le poème Ophélie, Rimbaud est parvenu à nous peindre une scène suspendue dans le temps, dans laquelle Ophélie, au premier plan, flotte paisiblement au milieu de la nature dont elle fait désormais partie.







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Merci à Kevin qui a réalisé ce commentaire