Le Mariage de Figaro

Beaumarchais

Acte III, scène 15 - Le procès

De "Bartholo, lit. Je soussigné reconnais..." à "Figaro, stupéfait. J’ai perdu."





Plan de la fiche sur la scène 15 de l'Acte 3 de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais :
Introduction
Lecture de la scène 15 de l'acte 3
Vidéo de la scène 15 de l'acte 3
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Beaumarchais est un célèbre dramaturge français auteur du Mariage de Figaro, second volet d'une trilogie. Ecrite en 1778, elle est censurée et ne peut être jouée qu'en 1784.

    Marceline, décidée à épouser Figaro, a recours à un procès. Le procès tourne autour d’un papier anciennement signé. Beaumarchais a déjà été jugé => il connaît le fonctionnement de la justice. Marceline a derrière elle le Comte et Bartholo comme alliés. L'affrontement entre Bartholo et Figaro dans cette scène 15 de l'acte 3 permet de mettre en relief satire sociale et comique.

Résumé du Mariage de Figaro


Lecture de la scène 15 de l'acte 3

Acte III - Scène XV


[…]

Bartholo, lit.
« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc… Marceline de Verte-Allure, dans le château d’Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées ; laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château ; et je l’épouserai, par forme de reconnaissance, etc. » Signé : Figaro, tout court. Mes conclusions sont au payement du billet et à l’exécution de la promesse, avec dépens. (Il plaide.) Messieurs… jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris…
Le Comte, interrompant.
Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?
Brid’oison, à Figaro.
Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?
Figaro.
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai, mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
Le Comte.
Y a-t-il et dans l’acte ; ou bien ou ?
Bartholo.
Il y a et.
Figaro.
Il y a ou.
Brid’oison.
Dou-ouble-Main, lisez vous-même.
Double-Main, prenant le papier.
Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant. (Il lit.) E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.
Brid’oison.
Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.
Bartholo, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
Figaro, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.
Le Comte.
Comment juger pareille question ?
Bartholo.
Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.
Figaro.
J’en demande acte.
Bartholo.
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai. C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi châteauje l’épouserai, messieurs, c’est château dans lequel.
Figaro.
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…
Bartholo, vite.
Sans virgule.
Figaro, vite.
Elle y est. C’est, virgule, messieurs, ou bien je l’épouserai.
Bartholo, regardant le papier, vite.
Sans virgule, messieurs.
Figaro, vite.
Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?
Bartholo, vite.
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
Figaro, vite.
Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.
(Les juges se lèvent et opinent tout bas.)
Bartholo.
Plaisant acquittement !
Double-Main.
Silence, messieurs !
L’Huissier, glapissant.
Silence !
Bartholo.
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
Figaro.
Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?
Bartholo.
Je défends cette demoiselle.
Figaro.
Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.
(Les juges continuent d’opiner bas.)
Antonio, à Marceline, montrant les juges.
Qu’ont-ils tant à balbucifier ?
Marceline.
On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.
Bartholo, bas, d’un ton sombre.
J’en ai peur.
Figaro, gaiement.
Courage, Marceline !
Double-Main se lève ; à Marceline.
Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
Le Comte s’assied.
Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement : les deux ensemble impliqueraient.
Double-Main.
Silence, messieurs !
L’Huissier, glapissant.
Silence.
Le Comte.
Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.
Figaro, avec joie.
J’ai gagné !
Le Comte.
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai, etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
(Il se lève.)
Figaro, stupéfait.
J’ai perdu.

[…]

    Le Mariage de Figaro - Beaumarchais - Acte III, scène 15 (extrait)




Vidéo de la scène 15 de l'acte 3







Annonce des axes

I. Un affrontement entre Bartholo et Figaro
1. L'affrontement
2. La victoire de Figaro ?

II. La satire sociale
1. La satire de la médecine
2. La satire de la justice

III. Une palette de procédés comiques
1. Les procédés de la farce
2. Le comique de situation
3. Le comique de caractère
4. L'humour de Figaro



Commentaire littéraire

I. Un affrontement entre Bartholo et Figaro

1. L'affrontement

Cette scène met en jeu un affrontement entre Bartholo, l'avocat de Marceline, et Figaro. Bartholo veut que Figaro épouse Marceline alors que Figaro ne veut pas. C'est une vengeance pour Bartholo (cf : Le Barbier de Séville).

Pour se défendre, Figaro doit user de ses talents d'orateur.

Figaro émet des réserves sur l'authenticité du document : "malice, erreur ou distraction" (du plus grave au moins grave), sous-entendant ainsi que le document a été falsifié.

A plusieurs reprises, Figaro répond à Bartholo avec des répliques similaires, mais en sa faveur. Par exemple :
"Bartholo - Il y a et.
Figaro - Il y a ou."
"Bartholo, plaidant - Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
Figaro, plaidant - Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai."

Les échanges entre Bartholo et Figaro sont violents :

Figaro : "À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine."

"Bartholo - Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
Figaro - Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?"

"Figaro - Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier."

Le jeu sur Et / Ou :

Tout l'enjeu du procès est de savoir si Figaro doit rembourser Marceline et / ou épouser Marceline :
- ET : Bartholo favorable au remboursement de la dette et au mariage
- OU : Figaro qui veut bien rembourser Marceline mais pas l’épouser
- Où : Bartholo feint d'accepter le "ou" de Figaro : "nous passons qu’il y ait OU", puis dit qu'il s'agit de l'adverbe de lieu avec un accent : "Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel."

Puis affrontement pour savoir s'il y a une virgule.


2. La victoire de Figaro ?

A la fin de la scène, le Comte accepte le jugement mais condamne Figaro à payer Marceline tout en sachant que cela lui est impossible ("la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour").

On a une opposition entre le "j'ai gagné" et "j'ai perdu" de Figaro. C'est un retournement de situation.
Les didascalies montrent le changement d'humeur de Figaro : "avec joie" et "stupéfait".


II. La satire sociale

1. La satire de la médecine

La médecine est visée au travers de Bartholo, personnage borné par son métier. Pour témoigner, il prend ses exemples dans le domaine de la médecine :
"vous vous ferez saigner"
"il prendra deux grains de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin"
-> Bartholo est totalement enclavé dans le domaine médical.
L'allusion est faite aux deux traitements les plus courants de l'époque. Il est connu qu'ils n'ont absolument aucun effet curatif. Figaro ne manque pas de le souligner : "la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin".

Beaumarchais critique l'incompétence de la médecine et le pédantisme des médecins.


2. La satire de la justice

a. Par les protagonistes du procès :

- L'huissier (pas de nom) :
Fonction: ramener à l'ordre, le silence.
Il n'y arrive pas => il est incompétent. La didascalie "glapissant" est péjorative, elle appartient au vocabulaire animal.

- Brid'oison : juge incompétent.
Son nom est déjà ridicule : Brid'oison = oiseau bridé
Le comte parle a sa place ("Y a-t-il et dans l’acte ; ou bien ou ?")
"il y a un pâté" => il a l'habitude d'arranger les documents.
Son bégaiement traduit la lenteur de son esprit et plus largement la lenteur de la justice.
Son nom complet, Don Gusman Brid’oison, fait sans doute allusion à un personnage réel, Goëzman, juge et ennemi de Beaumarchais.

- Double-Main : le greffier est plus hypocrite.
Il est chargé de relire le texte et laisse à Bartholo la lecture.
Marceline fait allusion à la corruption et Double-Main la dénonce :
"MARCELINE - On a corrompu le grand juge…

DOUBLE-MAIN, se lève ; à Marceline - Ah ! c'est trop fort ! je vous dénonce"

- Bartholo : docteur, il représente l'avocat de Marceline.
Il est ridicule (il étale son savoir et veut tout gagner).

- Le Comte : chef de la justice d'Andalousie (sans formation).
On atteint le sommet de l'hypocrisie => il pose des questions alors qu'il connaît les réponses.

b. La dénonciation de la corruption :

Beaumarchais semble insinuer que toute la justice est corrompue, et que tous les juges peuvent être achetés :
"Marceline - On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès."

c. La futilité du procès :

Tout part d'un "pâté", terme péjoratif et ridicule pour désigner une rature, qui empêche de savoir si un terme est "et", "ou, "où".

La falsification des documents rappelle le procès Goëzman (accusé de falsification) auquel Beaumarchais a pris part.

d. La justice a un caractère théâtral :

-> Les juges sont en mouvement et l'huissier hurle.
-> Les avocats sont incapables (Bartholo).
-> Le destin des personnages repose sur des futilités grammaticales.

Le verdict, lui, est un compromis entre autorité politique et juridique. Le Comte possédant ces deux pouvoirs d'où les risques d'abus. Le Comte, bien sûr, sert ses intérêts.
-> Revendication des Lumières de la séparation des pouvoirs.

Ce procès apparaît donc comme une véritable parodie de la justice.


III. Une palette de procédés comiques

1. Les procédés de la farce

On a un comique de gestes et de répétition au travers du mouvement des juges et des cris de l'huissier (L'HUISSIER, glapissant - Silence !").
-> C'est une mise en scène burlesque, l'huissier donne l'impression d'être un pantin.

Le procédé ressemble à une mise en scène de la commedia dell'arte où les personnages improvisent autour d'un canevas.

Les échanges entre Figaro et Bartholo pour déterminer s'il s'agit de "ou" ou "où" sont comiques : "Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin", "la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin"…


2. Le comique de situation

Il est présent dans le retournement de la fin ou Figaro croit avoir gagné puis perd.
Le terme "copulative" employé par Bartholo pour désigner la conjonction ET n'est pas du tout adapté.
De même quand Bartholo reconnaît que c'est la conjonction "ou" qui est écrite, mais après insinue que c'est "où" dans le sens de "dans lequel".


3. Le comique de caractère

On notera la bêtise du juge Brid'Oison, le pédantisme de Bartholo et l'hypocrisie de Double-Main traduit par une accusation de corruption qui n'a pas lieu d'être.


4. L'humour de Figaro

La réponse à Bartholo est comique :
"Bartholo, - nous nous marions séparés de biens.
Figaro - Et nous de corps" -> Un mariage ne peut pas être "séparé de corps".

La demoiselle devient la "donzelle" dans la bouche de Figaro.

Figaro joue sur le mot "gouverner" :
"FIGARO - … sots ou méchants sont le substantif qui gouverne."
Le mot à deux sens : il a un sens au point de vue grammatical mais il représente surtout l'autorité politique vue par Figaro.





Conclusion

    Cette scène 15 de l'Acte 3 du Mariage de Figaro est une véritable satire sociale qui permet de montrer l'enjeu de la satire servant la comédie.
    "Ridendo moles castigat" -> En faisant rire, elle corrige les mœurs.
    Beaumarchais dit lui-même : "J'ai pensé et je pense encore qu'on n'obtient pas un bon et vrai comique au théâtre sans des situations fortes et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale dans le sujet qu'on veut traiter".
    Beaumarchais explicite qu'on ne fait bien rire que si on s'appuie sur une satire sociale.
    Il y avait autrefois un contraste entre les mœurs réelles des gens et ceux qu'on attendait de leur condition sociale.

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