|
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. |
A) Un portrait allusif de Manon :
Seuls quelques mots esquissent la silhouette de Manon. Le narrateur déjoue l’attente en ne donnant aucun portrait de Manon : « Charmante » ; « Fille » ; « Moins âgée » ; « Plus expérimentée ».
Aussi ténue que soit l’évocation de Manon, sa présence n’en est pas moins forte. L’emploi de l’intensif « Si charmante » donne un caractère hyperbolique à cette apparition.
L’adjectif « Charmante », qui qualifie Manon, peut se lire de deux façons : jolie ou ensorceleuse. Manon semble jeter un sort au narrateur. Les mots « charmant » et « charme » sont utilisés trois fois dans le passage. Le texte repose sur un balancement avant/après la rencontre. On passe ainsi d’un champ lexical de la timidité à un vocabulaire de la passion : « sagesse » ; « retenue » ; « excessivement timide » s’opposent à « enflammé » ; « transport » ; « amour » : « cœur » ; « désirs ».
L’apparition de Manon dessine une fracture dans l’existence de Des Grieux : le pronom « moi » répété en incise dans la phrase ligne 12 à 16 le souligne. Cette rencontre est aussi la première étape d’un apprentissage amoureux (semblable au roman picaresque) où la femme séductrice mène le jeu alors que le jeune héros, passif, subit le charme.
Noter la longueur inhabituelle de la phrase qui permet de décrire le processus de métamorphose du candide en amant passionné (« Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. »).
Un seul instant modifie immédiatement et pour toujours l’ordre des choses : la reprise de l’adverbe « déjà » le souligne (« L'amour me rendait déjà si éclairé » et « qui s'était déjà déclaré »).
B) La rencontre :
Elle appartient au domaine de l’instant, du coup de foudre : l’adverbe « tout d’un coup » et l’emploi du passé simple « je me trouvais » le confirment.
Phénomène d’isolement exprimé par le parallélisme « Il en sortit » / « Il en resta une ». Le connecteur d’opposition « Mais » souligne le caractère exceptionnel de cette rencontre. Manon est désignée comme unique par la comparaison avec d’autres femmes.
Le récit inscrit d’emblée un amour fondé sur la sensualité comme le montre la comparaison, l’hyperbole « Coup mortel » et l’emploi du mot « désirs ».
La communication établie entre les deux personnages passe par le regard mais aussi par la parole : verbes de parole « demandait » ; « répondit ». L’échange se fait d’autant plus facilement que Des Grieux a perdu sa timidité.
Un jeu de proximité dans la passion et de recul ironique s’établit entre le narrateur et cet autre lui-même qui appartient au passé. Ainsi, le vocabulaire de la passion avec la périphrase « Maîtresse de mon cœur », et le vocabulaire de la préciosité avec « enflammé », « transport » témoignent d’une connaissance de l’amour qui est celle du narrateur plus âgé, et non celle du jeune Des Grieux.
La métamorphose due à cette rencontre nous est d’ailleurs présentée comme le fruit d’une puissance capable « d’éclairer ». On note la métaphore l.25. Cet amour fait basculer le jeune Des Grieux dans l’âge adulte, l’âge de la connaissance, en ne lui inspirant que des intentions élevées.
II. Le plaidoyer et le travail du souvenir :
A) Une apologie personnelle :
L’homme qui parle au début commente son expérience dans le sens du remords et de l’apologie personnelle. Le « Hélas » de la première ligne indique assez bien le jugement qu’il porte sur son aveuglement passé ; et le sentiment qu’il a d’avoir commis une faute s’exprime avec solennité, voire grandiloquence « Que ne le marquais-je un jour plus tôt ».
Sans relâche, il amoncelle les excuses en insistant sur la pureté de sa vie antérieure et de ses intentions : « Nous n’avions d’autre motif que la curiosité » ; « J’avais marqué le temps de mon départ » ; « Moi dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue ». Le ton est sans contexte celui du plaidoyer.
Le texte est donc manifestement ambigu dans la mesure où le narrateur porte un regard émerveillé sur la catastrophe providentielle qui l’a rendu malheureux. Le jeune homme qui nous est présenté dans son élan chevaleresque a quelque chose de sublime : nulle prudence, nulle crainte des parents ne l’arrêtent. C’est avec l’admirable noblesse d’un héros qu’il tombe dans le piège.
B) L’annonce d’une passion fatale :
Beaucoup d’éléments ont pour fonction, dans le texte, d’annoncer que la rencontre a produit des effets catastrophiques : ainsi est mentionné « Le penchant au plaisir » de Manon, qui « a causé tous ses malheurs et les miens », « l’ascendant » de la destiné de Des Grieux qui l’a conduit « à sa perte ». Il n’y a rien de tel pour aviver le désir du lecteur d’entrer dans la fiction.
L’inexpérience sentimentale de Des Grieux est tout de suite vaincue par la fatalité de la passion qui efface toute autre réaction : Des Grieux ne se pose aucune question, il n’a aucune lucidité, ne se livre à aucune réflexion.
La dimension tragique est également mise en avant. Il n’y a pas de véritable émotion tragique sans anticipation : un évènement présent, s’il n’est chargé de son poids d’avenir catastrophique, est nettement moins poignant. Voilà pourquoi, par exemple, le portrait moral de Manon est beaucoup plus fourni que son portrait physique : nous apprenons en effet qu’ « elle était bien plus expérimentée » que Des Grieux et que « son penchant s’était déjà déclaré ».
Elle est aussi présentée comme une femme habile : elle répond « ingénument », elle mesure déjà tout ce qu’elle pourra obtenir. Sa maturité contraste avec le naturel de Des Grieux, sa naïveté et cela inquiète le lecteur. Etant averti, le lecteur est mieux à même d’apprécier la situation dans tout ses implications, il est placé aux premières loges psychologiques. Le lecteur assiste, dès lors, délicieusement impuissant et supérieur, au déclenchement du drame.
Conclusion :
Les premières rencontres sont les passages obligés et constituent souvent les morceaux de bravoure des romans d’amour. Celle-ci est paradoxale : elle mène le bonheur du coup de foudre, le ravissement amoureux et le malheur qui va lui succéder. La passion amoureuse est ainsi présentée à la fois comme une ivresse et un danger. Mais le narrateur, ranimé par son propre récit, oublie en effet qu’il a entamé une confession pour se livrer à une apologie de l’amour. Le lecteur est conquis, subtile habileté de l’auteur.
Merci à Sebastien pour cette fiche