Manon Lescaut

L'Abbé Prévost

La mort de Manon

De "Pardonnez, si j’achève en peu de mots..." à "...la mener jamais plus heureuse."




Extrait étudié :

     Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.
     Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
     Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Extrait de la deuxième partie de Manon Lescaut - L'abbé Prévost





Situation : Dénouement de l’histoire.

Thème : La mort de Manon.

Composition et type dominant : Récit très court (résumé) s’adressant à l’auditeur et au lecteur (à la manière d’une autobiographie).

Sobriété du récit : Un récit très court, indicible. Champ lexical du corps souffrant pour une agonie. Euphémismes.

Registre pathétique :
- Champ lexical de la mort
- Tendresse des gestes réciproques.
- L’acceptation de Manon.
- Hyperboles pour traduire l’excès de souffrance
- Allitérations en « s ».
- Adresses à Renoncourt (pris à témoin) : phrases injonctives = prières, excuses.
- Passage du « nous » au « je ».

Registre tragique :
Le poids du destin (vocabulaire : malheur, infortune, misérable).

            Voir : Fiche de révision sur les registres


Visée de l’auteur : Une mort exemplaire par attitude pleine de dignité de la part de Manon (à l’opposé de la Manon libertine que nous avons connu dans le roman => Une autre Manon => Personnage mystérieux.

Sens de la mort : Souci de vraisemblance. Moralité de l’histoire. Punition de Manon ? Rédemption du personnage par cette fin édifiante ? Malédiction des amants ? Plusieurs hypothèses…


Commentaire littéraire :

En fuite dans le désert après le duel entre des Grieux et Synnelet laissé pour mort, les deux amants épuisés se couchent en se donnant des soins réciproques (elle panse sa blessure, il lui confectionne un lit en se dépouillant de ses habits) qui marquent l’apogée de leur tendresse. C’est à ce moment d’union parfaite qu’intervient la mort de Manon. Ce passage constitue un moment stratégique du récit de des Grieux puisqu’il en est le vrai dénouement.


I. La sobriété du récit :

A) Les caractéristiques de la narration :
Toute la scène est racontée du point de vue de des Grieux et témoigne de la réalité de son chagrin.
Le discours (le commentaire) l’emporte sur le récit : Le narrateur multiplie les adresses à son interlocuteur (« Pardonnez » ; « Je vous raconte » ; « n’exigez »). Des Grieux exprime ses sentiments, sa difficulté à s’exprimer ; la souffrance vécue à nouveau à l’évocation de cette mort. Il y a des hyperboles (« Un récit qui me tue » ; « Un malheur qui n’eut jamais d’exemple »).
Pas de longue scène : manifestations de l’agonie. Seuls quelques signes corporels révèlent à des Grieux l’approche de la mort : mains « froides et tremblantes » ; « Voix faible » ; « Soupirs fréquents » ; « Serrement de ses mains » (avec une allitération en « s »).

Une nouvelle image de Manon : elle accepte son destin. Les efforts de Manon pour s’exprimer se réduisent à une annonce à laquelle, tout d’abord, il n’accorde pas d’importance qui est rapportée au style indirect (« Elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure »), puis à des « expressions » et « marques d’amour ».

B) Le récit impossible :
Des Grieux est incapable de raconter en détail : il s’en excuse auprès de ses auditeurs par deux fois à travers des impératifs de prière (« Pardonnez si j’achève en si peu de mots » ; « N’exigez point de moi »).
Cette difficulté à dire l’indicible de la séparation, est surtout perceptible dans la phrase la plus lapidaire, qui intervient au moment fatal : « Je la perdis ».
Le mot « mort » n’est jamais prononcé, seul apparaît le verbe « expirer ». Des Grieux recourt en revanche à de nombreux euphémismes « Un malheur » ; « A sa dernière heure » ; « La fin de ses malheurs approchait » ; « Je la perdis » ; « Fatal et déplorable évènement » ; « Mon âme ne suivit pas la sienne ».

Un style noble et soutenu avec les figures classiques de l’atténuation telles que l’euphémisme. La mort n’est pas décrite mais suggérée selon la règle de bienséance qui proscrit toute violence.


II. Une mort pathétique :

A) Un couple uni :
Les gestes d’amour de Manon : nous avons vu la douceur et la résignation touchantes de l’héroïne. L’amour, l’abnégation ont pris possession d’elle au point que son dernier acte est un don, une preuve ultime de son attachement : « Je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait ». La mort survient dans le calme du « silence » et dans la douceur des gestes à peine esquissés (« Le serrement de ses mains »).
Les attentions réciproques sont multiples et pleines de délicatesse « Crainte de troubler son sommeil » ; « Je les approchais de mon sein » etc…
L’attachement réciproque est réaffirmé, notamment par les mots « Ma chère maîtresse », « Les tendres consolations de l’amour » et les marques d’amour. Les lexiques du corps et de l’amour sont associés : « Je me soumis à ses désirs » ; « La chaleur de mes soupirs » ; « Les tendres consolations de l’amour » ; « Je reçus d’elle des marques d’amour » ; « La bouche attachée sur le visage et sur les mains de Manon » ; « L’ardeur du plus parfait amour ». Le vocabulaire des soins corporels est les signes de la souffrance sont indissociables du vocabulaire amoureux. L’amour et la mort semblent procéder des mêmes attitudes. Le corps est évoqué par les mains et la bouche, synecdoques de l’union charnelle. Les vêtements, dont des Grieux se dépouille pour réchauffer Manon puis pour l’ensevelir, sont eux aussi symboliques dans cette fusion des corps. Les expressions euphémiques et ambiguës comme « Je me soumis à ses désirs » ou « Je reçus d’elle des marques d’amour » tendent à assimiler ce contact à une étreinte amoureuse.

B) Le pathétique de la scène :
Le récit d’un mort-vivant : « Un récit qui me tue » ; « Toute ma vie est destinée à la pleurer » ; « J’ai trainé, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse ».
Trois références temporelles se mêlent : le moment de la mort de Manon, le moment du récit à Calais et l’avenir : il permet de constater à quel point la vie de des Grieux est à jamais dévasté par la mort de Manon.
Le pathétique est accentué par le sens que des Grieux donne à cette mort et au supplice supplémentaire qu’il subit en survivant, en se remémorant constamment cette scène d’agonie. En effet, il la « porte sans cesse » dans sa mémoire et le recul « d’horreur » qu’elle provoque en lui reste intact. La personnification « Mon âme semble reculer » montre la puissance du sentiment.
Il y voit, avec une ironie amère, le châtiment infligé par Dieu pour ses fautes « Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable ». Des Grieux aurait préféré mourir en même temps que Manon. En le laissant vivre, le « Ciel » semble le considérer comme plus responsable qu’elle et lui réserver un éternel enfer => Châtiment. Tel est le sens du passage étudié et certainement cette explication correspond-elle à l’analyse faite par le héros sur le coup.


III. La morale dans Manon Lescaut :

La visée de l’auteur :
1. La mort exemplaire de Manon (Cf. l’annonce de des Grieux).
2. Le bonheur impossible (Cf. fin paradoxale qui intervient au moment où tout semble enfin réunir les amants dans un amour reconnu).


Conclusion :

Une fin morale ? Une fin chrétienne ? Le problème du pardon ? Le châtiment des amants maudits ? Une fin qui constitue une ouverture…





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Merci à Sebastien pour cette fiche