Les Liaisons dangereuses

Choderlos de Laclos

Lettre 125






Plan de la fiche sur la lettre 125 de Les Liaisons dangereuses de Laclos :
Introduction
Lecture de la lettre 125
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

 L'œuvre :
   Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos est un roman épistolaire entre un groupe d'aristocrates dont le Vicomte et la Marquise de Merteuil, des libertins et des anciens amants. Dans ce roman Laclos dénonce l'immortalité du libertinage, les jeux cyniques de séduction, les perversités du milieu privilégié se faisant un loisir de jouer avec les sentiments des autres.
  Les deux personnages sont liés par un pacte, si Valmont conquiert la Présidente de Tourvel la Marquise lui offre en récompense de redevenir sa maîtresse.

 Situation du passage dans l'œuvre :
   La lettre 125 est un véritable communiqué de victoire et Valmont y fait le récit de la manière dont il a réussi à vaincre la Présidente. Valmont annonce triomphalement son succès à sa complice, il lui décrit sa stratégie amoureuse qui est un art de la conquête et du combat.
   Parallèlement Valmont laisse deviner ses sentiments. Malgré lui, il dit à quel point il a été heureux et sensible aux charmes de Mme de Tourvel. Le libertin qui a pris au piège est lui-même pris au piège de l'amour.
   La lettre pourtant cynique et libertine est en même temps révélatrice d'une joie que Valmont n'avait pas prévue et qu'il avoue sans s'en rendre compte.

Les Liaisons dangereuses - Choderlos de Laclos



Lecture de la lettre 125

Lettre 125 (extrait)
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL


    La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder.

    Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour ; car enfin, si j'ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand j'aurais, un moment, partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir.

    Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.

    Dans la foule de femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer ; je m'étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

    Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable, et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée ; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

    Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir ; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie ; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.

    [...]

Choderlos de Laclos - Lettre 125 (extrait) - Les Liaisons dangereuses




Annonce des axes

I. L'amour, un champ de bataille
1. Les défenses et les résistances de Mme de Tourvel
2. La stratégie militaire
3. La fierté du vainqueur

II. Les sentiments inavouables de Valmont
1. La découverte d'un trouble
2. L'expression du bonheur



Commentaire littéraire

I. L'amour, un champ de bataille

  Valmont assimile l'amour à un art de la conquête et du combat. Mme de Tourvel est présentée ici comme une forteresse qu'il va réussir à conquérir à la suite de nombreuses batailles.

1. Les défenses et les résistances de Mme de Tourvel

   Valmont après de nombreux échecs décrit la résistance acharnée de son adversaire. On note un champ lexical de la résistance. Ce lexique peut être rattaché à un champ lexical plus général de la guerre. D'ailleurs les mots "conseils" et "rapports" font allusion aux difficultés rencontrées. En outre le terme "timidité" est complété par le terme "fortifiait" qui lui aussi renvoi au vocabulaire de la défense. En plus, on a une énumération de ce qui a rendu la victoire difficile ("une timidité naturelle..." à "...pour but que de se soustraire à mes poursuites.").
  La femme est présentée comme une forteresse qui se défend.
  Les difficultés tiennent aussi à la faiblesse de l'assaillant. Le vicomte y fait référence à deux reprises : il s'inquiète d'être "maîtrisé comme un écolier", puis il évoque le risque de dépendance ("que je puisse dépendre en quelque manière").

2. La stratégie militaire

    Le vocabulaire évoque le dénouement d'un véritable combat et ce jusqu'à la victoire finale.
    Le verbe "combattre" (dans "le combattre et l'approfondir") a deux sens, il faut combattre et ses sentiments et son adversaire. Valmont fait preuve de détermination pour assurer le succès de ce qu'il appelle "les démarches" et "poursuites".
  Un vocabulaire plus explicite encore fait de l'amour un véritable champ de bataille : il parle de "campagnes pénibles" et de "savantes manœuvres".
    Enfin, l'issue de ce véritable combat est mise en relief par un champ lexical de la conquête victorieuse : "vaincue", "vaincre", "triomphe", "succès", "dû à moi seul" et "gloire".
    De plus un vocabulaire militaire sert de manière générale à présenter toute conquête amoureuse : emploi de formules généralisantes : "elle", "on" et "tant d'autres". D'ailleurs la multiplicité des expériences de Valmont est traduite par les pluriels indéfinis "la foule de femmes" et "mes autres aventures".

Conclusion : L'utilisation du vocabulaire militaire associé à l'amour montre que Valmont fait de sa vie une succession de conquêtes. Tout se passe comme si Valmont ne pouvait plus concevoir les relations humaines qu'en terme de domination, de compétition et de victoire.

3. La fierté du vainqueur

   Son sentiment de réussite, de satisfaction s'exprime dès la première phrase de cette lettre 125 (ton hâtif) avec le présentatif "voilà" qui met en relief cette victoire, "donc" souligne les efforts qu'il a dû accomplir. On observe une tonalité exclamative qui exprime son ivresse de triompher.
   Sa fierté s'exprime également à travers la comparaison faite entre Tourvel et les autres. Un parallélisme entre "la foule de femmes" et "ici au contraire" ainsi qu'un autre parallélisme entre "simples capitulations" et "victoire complète" insistent sur ce point.

CONCLUSION : Valmont se présente comme un conquérant victorieux, fanfaron, suffisant. Cependant ce communiqué de victoire n'empêche pas l'apparition de sentiments. Le libertin cynique et impitoyable semble trahir le plaisir de cette conquête toute particulière.



II. Les sentiments inavouables de Valmont

Malgré son ton triomphal, son refus des sentiments Valmont semble s'être attaché aux charmes de Mme de Tourvel.

1. La découverte d'un trouble

  Ce trouble est exprimé par un champ lexical renvoyant à la surprise et à l'étonnement : "je m'étonne", "charme inconnu", "femme étonnante", "le trouble et l'ivresse", "cependant le même charme subsiste" et "sentiment involontaire et inconnu".
  De plus l'étonnement est renforcé par les interrogations du deuxième paragraphe. Elles montrent que Valmont dialogue avec lui-même parce qu'il cherche à comprendre l'émotion qu'il ressent et qu'il refuse de considérer comme de l'amour.
  Ce trouble crée un conflit en lui d'où son état d'incertitude remarquable par l'emploi du conditionnel dans le deuxième paragraphe ainsi que par des adverbes d'oppositions : "et cependant" et "sinon".
  Valmont ne comprend pas pourquoi il a été si ému, si touché car un séducteur comme lui ne peut tomber dans un état de faiblesse et ne peut avouer son amour.
  La singularité de Mme de Tourvel qui mettait en valeur sa victoire est en fait ambiguë car elle fait de cette femme une femme unique et à part.

2. L'expression du bonheur

  Son bonheur est lui aussi ambigu : il est celui de la victoire mais aussi celui de ses sentiments amoureux naissants. Il évoque son bonheur de façon spontanée ("mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti") mais il se défend aussitôt d'éprouver de l'amour ("Mais reléguons cette idée puérile...").
  On note cependant l'enthousiasme heureux de l'expression "oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi" dans la deuxième phrase de la lettre (répétition de "à moi" avec un effet de gradation). De même Valmont se trahit en revenant sur l'exploit et en le détaillant.

CONCLUSION : La lettre 125 est à la fois une preuve de sa victoire et une preuve se son échec puisqu'elle est un aveu implicite de son attirance pour Mme de Tourvel. Valmont est piégé puisqu'il ne respecte pas une règle fondamentale du libertinage, celle qui consiste à ne jamais laisser apparaître ses sentiments.





Conclusion

    Cette lettre est équivoque. La métaphore guerrière exprime la conquête amoureuse, nous présente un libertin séducteur : il s'agit d'une conception cruelle, cynique et égoïste. Cependant Valmont n'est pas qu'une force d'hypocrisie et de cynisme. Il se montre vulnérable, capable d'être touché par l'amour même s'il refuse de le reconnaître.

Retourner à la page sur Les Liaisons dangereuses !
Retourner à la page sur l'oral du bac de français 2017 !
Merci à Margot pour cette analyse de la lettre 125 de Les Liaisons dangereuses de Laclos