Le pain

Francis Ponge - Le parti pris des choses (1942)








Introduction

Francis Ponge
Francis Ponge

Francis Ponge (1899-1988).
En 1940, entre dans la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale, et sera décoré. En 1981, il reçoit le Prix national de poésie.


Le poème en prose Le Pain est extrait du recueil Le Parti pris des choses (1942) dans lequel Francis Ponge (1899-1988) évoque de nombreux objets dans des textes courts. Le titre du recueil est contradictoire car les choses, objets sans conscience, ne peuvent prendre parti.
Francis Ponge veut dans ce recueil restituer leur dignité aux choses. Le poète regarde les objets quotidiens d'un œil défait des habitudes, il prend le parti des choses et non des hommes.





Texte du poème

Lecture audio du poème Le pain


Le pain

     La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
     Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
     Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable...
     Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

Francis Ponge - Le parti pris des choses (1942)



Pain - Dali
Le panier à pain - Dali - 1926



Annonce des axes

I. une vision nouvelle
1. Une description précise
2. Une valorisation de la surface externe du pain
3. Une dévalorisation de l'intérieur du pain
4. Le flétrissement du pain

II. Une allégorie du monde
1. Un monde en miniature
2. La genèse du monde
3. Une allégorie de la création poétique ?
4. Une allégorie qui se termine brutalement



Commentaire littéraire

I. une vision nouvelle

A force de trop voir les choses, nous cessons de les voir réellement. Ponge souhaite offrir au lecteur une vision renouvelée.

1. Une description précise

La description commence par une vision lointaine du pain ("panoramique") qui se rapproche petit à petit de l'objet pour l'observer en détail, et pour finir par voir l'intérieur du pain : Chaînes de montagnes -> "vallées", crêtes", "ondulations", "crevasses" -> "sous-sol".
=> Comme si le pain était un objet immense que l'on ne pouvait voir en seul regard.

Utilisation du présent de vérité générale.

2. Une valorisation de la surface externe du pain

Le pain est un objet banal du quotidien. Il est pourtant présenté de façon très valorisante par le poète Francis Ponge.

Adjectifs "merveilleuse", "panoramique" en tout début de poème.
Comparaison du pain à des chaînes de montagne => donne de l'importance à cet objet banal (les monts Taurus sont une chaîne de montagnes turques).

3. Une dévalorisation de l'intérieur du pain

Le changement de description entre croûte et mie est symbolisé par un tiret.
Avant le tiret : mélioratif, belle lumière ; après le tiret : péjoratif, "sans un regard pour" => nette rupture.

Ponge décrit l'intérieur du pain de façon très péjorative.
Succession de 2 adjectifs péjoratifs associés : "mollesse ignoble", "lâche et froid".
"lâche" : double sens à prendre soit au premier degré (lâche = pas compact) ou comme une personnification du pain = pas courageux.

Mollesse de l'intérieur du pain. Comparaison à une éponge.

Sonorités : "feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées" -> Allitérations en [f] et en [s].

4. Le flétrissement du pain

"Lorsque le pain rassit". Champ lexical de la décrépitude : "fanent", "rétrécissent", "détachent", "friable".
Ponge cherche donc à évoquer le pain dans tous ses états, il veut en fournir l'ensemble des caractéristiques permanentes, de sa naissance à sa mort.


II. Une allégorie du monde

1. Un monde en miniature

Le pain est présenté comme un monde en miniature que l'on a à portée de main.
Champ lexical géographique : nom des chaînes de montagnes, "vallées", crêtes", "ondulations", "crevasses" -> "sous-sol" = métaphores.
Croûte du pain = croûte terrestre.
"ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux" = coucher de soleil sur le globe terrestre.
Monde complet : de la surface (croûte du pain) à l'intérieur (mie du pain).
La mie du pain est comparée à la végétation ("feuilles ou fleurs").

2. La genèse du monde

Ponge évoque le monde, mais également sa création (genèse). Il nous propose ainsi une réécriture de la genèse du monde, grâce à un objet chargé de symboles (le pain représente le corps du Christ dans la religion chrétienne).
"une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire" => En rupture avec la genèse chrétienne qui commence par la vie (Adam et Eve) alors qu'ici le monde est créé à partir d'une matière amorphe. On retrouve pourtant l'idée d'un  créateur ("fut glissée" => action).

"où durcissant elle s'est façonnée" => La cuisson a permis de transformer la pâte ("masse amorphe") en un monde réel, avec ses divers reliefs.
=> analogie entre la pâte qui a levé et durci et les soulèvements du terrain que sont les montagnes.

3. Une allégorie de la création poétique ?

"tissu pareil à celui des éponges" : l'étymologie du mot "tissu" est reliée à celle du mot "texte".
Pain comparé à des "éponges" -> Ponge = nom du poète.
"feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées" : "feuilles" = feuilles sur lesquelles on écrit un texte ? "fleurs" = langage poétique ?
Un poème se façonne comme le pain : passe de l'informe (la pâte du pain / les mots) à un objet plein de sens (le pain / le poème).

4. Une allégorie qui se termine brutalement

La description est brusquement interrompue avec le jeu de mots : "brisons-la" (la croûte) = arrêtons là, comme si Ponge voulait mettre fin à cette rêverie et termine le poème sur la banalité du pain, qui n'est qu'un objet de "consommation" destiné à nourrir les hommes.

Le pain doit être dans notre bouche => double sens : pour le manger et pour en parler.
=> Ponge nous invite à jouir des choses simples de la vie.


Conclusion

    Francis Ponge livre sur l'objet banal qu'est le pain un regard nouveau. Ponge nous montre que cet objet banal renferme des richesses insoupçonnées que la langue poétique dévoile. Il invite ainsi le lecteur au rêve et à l'émerveillement.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur Le pain de Francis Ponge