La dent d'or

Fontenelle - Histoire des Oracles - 1687





Plan de la fiche sur La dent d'or de Fontenelle :
Introduction
Texte de La dent d'or
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Fontenelle (1657 - 1757) fut un philosophe et un poète français. Fontenelle précurseur de Voltaire, de la lutte des philosophes contre les préjugés religieux. Fontenelle s’affirme comme un ardent partisan de Descartes.
    Né à Rouen en 1657. Il est le neveu de l'auteur tragique Corneille. Bon esprit, fréquentant salons prend partie des modernes, Fontenelle s'adonne sans succès à la composition dramatique.
    Originalité par ses 24 dialogues des morts (1683) développant de brillants paradoxes vers ou philosophiques. Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) = vulgarisation scientifique.
    Elu à l'Académie française en 1691 puis à l'académie des sciences en 1697. Audience considérable. Lecteurs mondains.
    Professant sa foi dans le progrès, Fontenelle fut un précurseur des philosophes du XVIIIème siècle.
    Fontenelle analyse dans L'Histoire des Oracles (1687) le problème de la réflexion scientifique, c'est une œuvre de vulgarisation, véritable exemple de sa précocité envers le XVIIIème siècle. Inspiré d'un traité en latin d'un auteur hollandais Van Dale, L'Histoire des oracles s'attache à discréditer les oracles, les miracles et à semer le doute à propos du surnaturel.
    L'histoire de la dent d'or que nous allons étudier est bon exemple de vulgarisation de la philosophie de Fontenelle.


Texte de La dent d'or


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Lu par René Depasse- source : litteratureaudio.com


     Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.
     Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.
     En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l'université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.
     Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.


Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Histoire des Oracles 1687


Fontenelle
Bernard Le Bouyer de Fontenelle


Annonce des axes

I. Un apologue
1. Premier paragraphe : énoncé de la thèse soutenue
2. Second paragraphe : annonce de l'anecdote
3. Troisième paragraphe : l'anecdote
4. Dernier paragraphe : réfléxion

II. Une anecdote pour soutenir la thèse de l'auteur
1. La précision sur les faits
2. La ridiculisation des pseudo-scientifiques
3. Les interventions du narrateur

III. Bilan, la généralisation du dernier paragraphe


Commentaire littéraire

I. Un apologue

Un apologue est un récit qui a pour fonction d'illustrer une leçon morale qui peut être formulée explicitement. La visée de l'apologue est donc argumentative. L'apologue propose des personnages et des situations symboliques, représentatifs de la morale que l'auteur veut en dégager.

1. Premier paragraphe : énoncé de la thèse soutenue

Entrée en matière ; présente l'idée du texte.
Fontenelle cherche à obtenir l'adhésion du lecteur dans la recherche du vrai : emploi 3 fois du "nous".
Pose la problématique "tout cela est-il bien vrai ?"
Utilisation de l'impératif "assurons-nous".
C'est une recommandation mais Fontenelle s'inclut dedans. Rapide analyse = ordre.
Ton dogmatique, Fontenelle ordonne quelque chose, enseigne quelque chose.
1er paragraphe = mini argumentation : thèse.

Une objection "Il est vrai que" avec une réponse dans la même phrase : "mais enfin" (= conclusion).
Dégressivité rapidité de tous les conclusions sans vérifier laisser = critiquer comportement irrationnel des gens qui vont trop vite "passent par-dessus".
Allusion à la première règle de la méthode (Descartes) "éviter, toute prévention et précipitation."
Dernière phrase : aboutissement = " le ridicule ". Fontenelle montre adroitement que le pire danger est le ridicule. En matière de science, la précipitation et la volonté de faire vite fait paraître le ridicule.

2. Second paragraphe : annonce de l'anecdote

Introduit l'anecdote
"Ce malheur" reprend "le ridicule".
L'action se situe en Allemagne = dépaysement pour éviter les critiques.
L'action se déroule "à la fin du siècle passé" = de même, l'action n'est pas dans le présent pour éviter les critiques.
Tonalité annoncée "plaisamment".
"parler" = oral. Prise de position de l'auteur, il annonce un exemple pour conforter sa thèse.

3. Troisième paragraphe : l'anecdote

Le texte est construit en plusieurs étapes et chaque étape insiste sur les savants (1 par étape).
Structures temporelles précises.
Sont-ils réellement des savants ? Ils écrivent, mais n'ont rien vérifié = insistance sur leurs fausses idées.
Chaque savant écrit la même histoire mais contre l'autre (= eux le mieux…), acharnement.
"une belle et docte réplique".
"écrit encore l'histoire".

4. Dernier paragraphe : réfléxion

Généralisation : "toutes sortes de matière".
Fontenelle va étendre sa réflexion sur l'ensemble des domaines du savoir = enseignements pour des choses plus sérieuse.
Première phrase : impersonnelle indéfinie.
Deuxième phrase : pas à la première personne = son idée, puis "nous", "notre" => implication du lecteur.
Idée centrale : définit l'ignorance.
Troisième phrase : "vrai" contre "faux".
Bilan : ce paragraphe = une généralisation : une définition de l'ignorance ; une conclusion pessimiste entre la relation sur l'homme le faux.


II. Une anecdote pour soutenir la thèse de l'auteur

1. La précision sur les faits

Ecrit dans le but de parodier un écrit scientifique car Fontenelle parodie les scientifiques. Ce récit apparaît comme des faits rapportés : statut oral.
Première phrase du troisième paragraphe : informations très précises sur la date, le lieu et l'enfant de 7 ans.
"En 1593, le bruit courut que" souci de précision (parodie de la description scientifique). La date s'oppose à "le bruit courut". La lourde tournure "il lui en était venue une d'or" explique le phénomène de façon neutre.
Présenté en 2 étapes : "étant tombées" = idée de cause / le reste de la phrase = le résultat.
Précision portait sur protagoniste : enfant "âgé de sept ans".
Nature de la dent "une de ses grosses dents".
Précision sur les étapes des études et personnages : "1595", "même année", "deux ans après", "aussitôt", à chaque étape = un personnage différent.
Noms des différents personnages = ironie car faux noms savants.
L'accumulation de titres, de dates, de noms donne une impression d'une intense activité intellectuelle (= ironie) =>Souligne le ridicule.

2. La ridiculisation des pseudo-scientifiques

Fontenelle utilise des prcédés humoristiques pour dévaloriser les pseudo-savants.
Première phrase du paragraphe = un fait.
Explications apparaissent après le reste de l'événement.
Fontenelle utilise la bonne méthode dans son récit.
Commence par "Horatius" (pas de lien logique pour introduire Hoatius => marque l'idée de la précipitation de la réflexion du savant).
Ensuite : ironie, les savants font semblant d'admirer, de rentrer dans le jeu de l'autre -> accumulation de titres de nom (exemple : "grand homme").
Les noms des savants finissent par "us" -> latinisés pour effet sérieux, savant => Ironie de Fontenelle.
Ridicule par opposition "miraculeuse" / "naturelle".

Horatius, premier savant : explication miraculeuse, souligne ridicule avec "en partie", comble du ridicule -> politique/religieuse. Horatius au lieu de vérifier son histoire se met à écrire sur une rumeur 2 ans après => attitude peu scientifique et rigoureuse.
Fontenelle avertit son lecteur que ce qui va suivre est ridicule "prétendit".

Rullandus, deuxième savant : notion d'écrire l'histoire de cette dent par un historien = ironie + ridicule. Utilisation du mot "histoire" => vocabulaire peu scientifique, une histoire est inventée ce qui est contraire à la démarche que devrait avoir un scientifique.
Répétition : "historiens", "histoire".
Ironie souligné par litote "ne manquât pas d'historiens".

Ingolsteterus troisièmesavant : "sentiment" -> un scientifique devrait se baser sur des faits et non sur des sentiments.
"aussitôt une belle et docte réplique" -> ironie car pas de fondement. "aussitôt" confirme la rapidité de la publication : sans réfléchir => pas scientifique.

Libavius, quatrième savant : "un autre grand homme" : caractérisation laudative en contradiction avec "ramasse" péjoratif => ironie dans la contradiction.
Il "ramasse" => impression que ce qui a été écrit constitue un tas => dévalorisation des écrits des autres savants. Libavius ne réfléchit pas, il ne fait que redire ce qu'ont dit les précénts savants.
Polémiques entre eux, "belle et docte réplique", "contre […] Rullandus".
"Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or" => ironie et humour de Fontenelle : il manque en fait l'essentiel à ces ouvrages : la vérité.
Ironie dans opposition pour l'orfèvre à trouver une solution et le nombre d'années pour savants -> orfèvre : tout simple, pas savant.

3. Les interventions du narrateur

Le narrateur intervient directement dans le récit de l'anecdote : "figurez-vous  […] Turcs" => Ironie.
Interpellation direct aux lecteurs pour souligner l'absurdité de cette conclusion.
But : séduire le lecteur et en faire un complice.
"Iil ne […] était d'or" : tonalité ironique "les beaux ouvrages".
Construction impersonnelle.
Conclusion ironique qui montre l'incohérence des savants.
"on commençât par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre" -> incohérence chronologique.
Tournure pour montrer erreur et ridicule, pas de tournure ironique dans la fin.
"on" de généralisation qui rappelle au lecteur que tous les hommes ont la tentation d'analyser trop vite les choses.


III. Bilan, la généralisation du dernier paragraphe

Généralisation du dernier paragraphe qui constitue la morale pour une fable -> genre ancien. Fontenelle abandonne l'ironie et la familiarité. Maintenant il est sérieux pour dénoncer clairement les dangers qu'il vient d'illustrer, dangers sur "toutes sortes de matières". Il met en garde sur la généralisation.

Tournure impersonnelle indéfinie.
Généralisation "toutes sortes".
Changement de ton dogmatique/doctorale.
Fontenelle affirme quelque chose.
Dénonce les dangers de cette méthode.
Première phrase : affirmation, s'appuyer sur des rumeurs : risque de conséquence morale, sur la justice les scènes.
Deuxième phrase : sous forme d'une définition de l'ignorance.
Formule très concise reposant sur des antithèses, opposition ; négation, réaffirmation.
Montrent qu'il y a deux formes d'ignorance :
Première partie : définition normale.
Deuxième partie : définition particulière, sur la deuxième ignorance, relève de l'erreur, c'est justement ce qu'il dénonce, ignorance la plus dangereuse qui s'appuie sur l'imagination et la fantaisie.
Troisième phrase : troisième contact important, antithèse vrai / faux -> difficultés pour accéder au vrai, mises en valeur par "non seulement / vrai" ; "vrai / faux".
-> montre la faiblesse humaine et la paresse intellectuelle.
"nous" = partagent la faiblesse humaine, il en a conscience et veut mettre en garde les autres.

Fontenelle fait partie des hommes des lumières et dit qu'ils doivent améliorer leur raisonnement comme tous les hommes.




Conclusion

La Dent d'or de Fontenelle est un texte argumentatif avec structure rigoureuse. C'est un apologue.
Démonstration depuis l'énoncé de la thèse jusqu'à leçon finale. Place importante de la narration, rôle essentiel.
Passages narratifs séduisant par vivacité et parvient à convaincre davantage.
Moyen le plus efficace pour établir une complicité avec lecteur, c'est l'ironie qui permet de condamner les faux savants.
Deuxième aspect : dénonciation des préjugés et défense de l'esprit d'examen.
Dénonce deux formes de crédulité, l'accord et la pluralité, et explications trop faciles par intervention du surnaturel.
Il essaie de montrer que dans ces conditions, aucun progrès scientifique n'est possible.
L'Encyclopédie sera l'épanouissement de cette méthode.

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Merci à Mathias pour cette analyse de La dent d'or de Fontenelle