L’illusion Comique

Corneille - 1635

ACTE IV, scène 7





Introduction

      Durant le XVIIème siècle, deux mouvements cohabitaient : le baroque et le classicisme. Le Baroque est moins strict du point vue de l’écriture par rapport au classicisme ; le non respect des trois unités, de la bienséance et bien d’autres. Dans cette scène Clindor est en prison à cause de la mort d’Adraste. Ce dernier est désespéré, la mort est présente dans son esprit mais Isabelle aussi. Cette scène est un nouveau départ pour Clindor. Nous verrons en quoi ce monologue est tragique ou pathétique ? Tout d’abord l’exécution de Clindor sera étudiée puis nous verrons son état d’esprit.

Lecture

ACTE IV.
SCENE 7.


CLINDOR.
Aimables souvenirs de mes chères délices,
Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices,
Que malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi !
Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ;
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs,
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite.
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité,
Redites-moi l'excès de ma témérité :
Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment.
Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie !
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas ! que je me flatte, et que j'ai d'artifice
A me dissimuler la honte d'un supplice !
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux ?
L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine :
Il succomba vivant, et mort il m'assassine ;
Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras ;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S'élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s'armant d'autorité,
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime,
Donner au déloyal ma tête pour victime ;
Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt,
Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt.
Ainsi de tous côtés ma perte était certaine :
J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D'un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure ;
Dans le sein du repos je suis à la torture :
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil ;
J'en ai devant les yeux les funestes ministres ;
On me lit du sénat les mandements sinistres ;
Je sors les fers aux pieds ; j'entends déjà le bruit
De l'amas insolent d'un peuple qui me suit ;
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare :
Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare ;
Je ne découvre rien qui m'ose secourir,
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits,
Je vois évanouir ces infâmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison ?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?

Extrait de L’illusion Comique - Corneille


Annonce des axes

Etude

I - L’EXECUTION

1 - La mort

- Champ lexical de la mort dominant : (vers 1253, 1254, 1258, 1258, 1260,1261,1262, 1269, 1270, 1273, 1274, 1275, 1276, 1280, 1283, 1285, 1288 et 1290)
- antithèse (vers 1264)
- Clindor est obsédé par sa mort.

2 - La description vivante de sa mort

- présent de vérité et de description > il assiste à son exécution (prolepse)
- Rêve et cauchemar éveillé (vers 1278,1279 et 1281)
- Opposition entre la vie et la mort (vers 1262)
- Vers 1262, il pense qu’Adraste se venge même après sa mort.
- Opposition singulier (Clindor) et pluriel (Afraste + bourreaux + spectateurs) = Clindor pense que c’est Adraste qui va guider la hache du bourreau (vers 1276).
- Métaphore, Chiasme et périphrase (vers 1274 et 1276)

Transition : Cindor est obsédé par la mort mais il prend conscience de celle qu’il aime et garde espoir.


II - L’ETAT D’ESPRIT DE CLINDOR

1 - Le bilan

- Modalité exclamative
- Parallélisme (vers 1255)
- Paradoxe (vers 1262)
- Souvenir (passé et amour)

2 - Son amour

- Isabelle devient l’interlocutrice de Clindor (vers 1254)
- Vers 1290, Isabelle est invoquée pour chasser ses visions
- Il prend conscience qu’il l’aime.


Conclusion

      On peut donc dire que cet extrait est pathétique car Clindor prend conscience de son amour pour Isabelle alors qu’il est proche de la fin. On peut se demander si ce passage n’est pas l’un des plus importants de l’œuvre et s’il n'opère pas un changement sur le comportement de Clindor par la suite ?


AUTRE ETUDE DE LA SECENE 7 DE L'ACTE IV - L'Illusion Comique - Corneille

Situation de la scène dans l’action :

      Adraste est mort, Clindor est en prison. Il se rend compte qu’il s’est servi de son amour pour se hisser à un destin qui n’était pas le sien. Clindor se parle à lui même en trois parties :
      -il parle d’Isabelle ou s’y adresse
      -il voit sa propre mort
      -il parle d’Isabelle ou s’y adresse


Première partie :

      Il pense à son amour et y trouve un certain bonheur. Il se place au service de l’amour. Tel Rodrigue, il emploie un langage héroïque : « je meurs (3 fois), trop glorieux, fatal amour qui me rend si glorieux » ; mais dans une autre destination : pour Clindor, le langage héroïque se met au service de l’amour, tandis que pour Rodrigue, il se place au service de l’honneur.


Deuxième partie :

Elle commence au vers 1257. C’est une description de son exécution sous l’emprise de l’angoisse. La conscience du personnage est omniprésente. Il se donne des excuses pour expliquer son attitude volage. Il dépeint et met en évidence la séparation dans l’opposition entre honte et amour qui au départ est une fausse excuse.
On voit l’honnêteté du personnage car petit à petit, il prend conscience qu’il a réellement peur. C’est quand même un meurtrier («assassine»). Il y a la construction d’une tension épique due à l’hyperbole « mille assassins, en perfidie » ; il se présente comme un héros bien faible ce qui met en valeur le genre comique de la pièce.
Aux vers 1263 et 1264, il y a une ressemblance avec Don Diègue. Aux vers 1269/1270, Clindor oppose son courage au fait qu’il soit pris en victime, il remet en question ses motivations par un chiasme : «demain de mon courage, ils doivent faire un crime, Donner au déloyal ma tête pour victime» Le balancement de l’alexandrin et la coupure à l’hémistiche met en évidence son innocence et condamne l’attitude déloyale de sa condamnation. L’alexandrin met en évidence le cheminement intérieur de Clindor qui s’adresse à Pridamant (vers 1274).
Ensuite, il a une vision concrète de son supplice qui est construite par :
- l’alexandrin du vers 1279
- les termes «honteux, sinistre, insolent, fatal, funeste…»
- l’anaphore «je»
- l’emploi important de verbes
- les mots tels que «esprit»et «raison» qui ne lui dont d’aucun secours
On était donc parti d’un personnage qui déguise la honte et la peur de la mort par l’amour pour arriver à un personnage qui prend conscience de la peur : «et la peur de la mort me fait déjà mourir» (vers 1288). Un personnage qui met en avant l’image intérieure de ce qu’il ressent, et qui, de cette manière, crée une intensité dramatique. Finalement, son imagination va lui montrer quelqu’un de lâche donc ce n’est pas un héros, et de la même façon, ce n’est pas une tragédie. Il bascule vers un héros qui n’est pas un héros tragique et le personnage devient humain.


Troisième partie :

A partir du vers 1289, on retourne à Isabelle. Il utilise le vocatif, ou plutôt un présent jussif à fonction impérative. Le seul moyen d’éviter la souffrance est de garder l’image d’Isabelle et qu’elle le garde en souvenir. Le verbe «revivre» montre qu’il avait atteint un moment où il avait senti la mort très proche. On passe dans le registre lyrique. Le personnage vient de vivre une mort fictive, il y a donc une nouvelle illusion : l’illusion de la mort. Le héros devient un personnage qui par son imagination est plus authentique et plus humain. Le monologue met en évidence le parcours de Clindor face à la mort. L’image de la mort est encadrée par la vision apaisante de la femme aimée qui lui donne un espoir de vivre dans la mémoire. On passe d’un discours héroïque dépourvu de sincérité où le langage est perverti (comédie) à un passage où le faux héroïsme a disparu et où l’expression d’un sentiment apparaît. Grâce à isabelle, il acquiert un certain espoir de renaître grâce à la mémoire.
On voit donc le parcours intérieur de Clindor qui se découvre à lui même face à la mort.


Les effets scéniques dans la description:

La construction est mise en scène par le présent, c’est une vision, les mots «bourreau, lieu, foule», l’anaphore de «je» («je vois, je frémis»), il est très perturbé («mon esprit se trouble, …s’égare»). Le procédé d’hypotypose, permet de décrire très précisément et de rendre la mort de Clindor plus vivante.


Les effets rythmiques et musicaux dans la description :

Il y a beaucoup d’assonances et d’allitérations, surtout au moment où il se représente son exécution ce qui crée une amplification du rythme : allitération en t au vers 1273, assonances en i. Il y a de nombreuses hyperboles («main fatale»), antithèses (vers 1278).
Dans la partie centrale, le balancement rythmique de l’alexandrin crée une expressivité du style et du ton et en même temps un fort ton tragique même si le discours est tragicomique.
Dans la dernière partie, le ton est pathétique lorsqu’il exprime sa peur et sa souffrance en appelant Isabelle.


Le monologue :

C’est le discours d’une personne qui est ou se croit seule sur scène. Il a longtemps eu la fonction de faire connaître le personnage de l’intérieur. Ce procédé est artificiel mais utile. L’aspect invraisemblable est réduit quand le personnage est placé dans un état émotionnel intense. Il prend l’allure d’un dialogue fictif avec soi-même, avec un personnage fictif ou absent, avec un objet ou avec un sentiment.
Exemple : il apostrophe Isabelle (procédé rhétorique)
Il symbolise l’impossibilité de la personne à communiquer et à se comprendre. Il analyse et clarifie les idées.


Conclusion :

      Clindor est d’abord présenté comme un séducteur volage capable de servir un maître fanfaron et conscient de cette servitude. Dans le monologue, il change d’image, il se place en héros au service de l’amour ; mais la proximité de cette réalité qu’est l’exécution le renvoie à sa peur de la mort. Il entretient une relation fausse avec Isabelle dans la première apostrophe mais celle-ci devient sincère dans la deuxième.
      Parce que le monologue est encadré par deux apostrophes à Isabelle, le personnage s’inscrit dans un mouvement dramatique puisque engagé dans un dialogue fictif avec un personnage absent et qu’il se laisse aller à l’imaginaire.






Retourner à la page sur L'illusion comique !
Retourner à la page sur l'oral du bac de français !


Merci à ceux qui m'ont envoyé ces fiches...