L’illusion Comique

Corneille - 1635

ACTE II, scène 2

De "Matamore : Contemple, mon ami, contemple ce visage" à la fin de la scène.





Plan de la fiche sur la scène 2 de l'Acte 2 de L’illusion comique de Corneille :
Introduction
Lecture de la scène 2 de l'acte 2
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion
Autre plan possible


Introduction

    Durant le XVIIème siècle, deux mouvements littéraires cohabitaient : le baroque et le classicisme. Le Baroque est moins strict du point vue de l’écriture par rapport au classicisme ; le non respect des trois unités, de la bienséance et bien d’autres.

    Dans la scène 2 de l’acte II de L'Illusion comique (1635) de Corneille (1606 - 1684), nous rencontrons deux nouveaux personnages : Matamore, vantard et peureux qui surenchérit ses exploits, Clindor, ironique. Matamore se refuse à l’affrontement avec Adraste ce qui met en doute sa valeur guerrière et son amour. Il se présente comme un héros mais l’invraisemblance des exploits qu’il s’attribue le tourne en ridicule/comique. C’est un personnage héroi-comique issu de la comedia dell’arte. Tout en contant ses exploits, il ne peut affronter son rival.

Est-on dans l’illusion ?
En quoi ce personnage emblématique fait-il partie de l’illusion théâtrale ?

Corneille
Corneille



Lecture de la scène 2 de l'acte 2

ACTE II - SCENE II


[...]

Matamore
Contemple, mon ami, contemple ce visage ;
Tu vois un abrégé de toutes les vertus.
D’un monde d’ennemis sous mes pieds abattus,
Dont la race est périe, et la terre déserte,
Pas un qu’à son orgueil n’a jamais dû sa perte.
Tous ceux qui font hommage à mes perfections
Conservent leurs États par leurs submissions.
En Europe, où les rois sont d’une humeur civile,
Je ne leur rase point de château ni de ville ;
Je les souffre régner : mais, chez les Africains,
Partout où j’ai trouvé des rois un peu trop vains,
J’ai détruit les pays pour punir leurs monarques ;
Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques ;
Ces grands sables qu’à peine on passe sans horreur
Sont d’assez beaux effets de ma juste fureur.

Clindor
Revenons à l’amour : voici votre maîtresse.

Matamore
Ce diable de rival l’accompagne sans cesse.

Clindor
Où vous retirez-vous ?

Matamore
          Ce fat n’est pas vaillant,
Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
Peut-être qu’orgueilleux d’être avec cette belle,
Il serait assez vain pour me faire querelle.

Clindor
Ce serait bien courir lui-même à son malheur.

Matamore
Lorsque j’ai ma beauté, je n’ai point de valeur.

Clindor
Cessez d’être charmant, et faites-vous terrible.

Matamore
Mais tu n’en prévois pas l’accident infaillible :
Je ne saurais me faire effroyable à demi ;
Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi.
Attendons en ce coin l’heure qui les sépare.

Clindor
Comme votre valeur, votre prudence est rare.


L'illusion Comique - Acte II, scène 2 (fin de la scène) - Corneille




Annonce des axes

I. Matamore, un héros tragique ridicule
1. Un héros tragique
2. L'invraisemblance des propos de Matamore

II. Matamore, un peureux
1. Un changement d'attitude
2. Un personnage dans l'illusion

III. Le couple farcesque Matamore / Clindor
1. Clindor domine Matamore
2. L'ironie de Clindor



Commentaire littéraire

I. Matamore, un héros tragique ridicule

1. Un héros tragique

Matamore incarne le rôle du miles gloriusus (= soldat fanfaron). Les termes de « vertus… juste fureur… valeur… perfections » renvoient à l’image d’un héros tragique. C’est une amorce de discours héroïque ici parodié car le passé se raccroche au mythe dans l’imaginaire du personnage et non dans la réalité du vécu du personnage. Il se dévoile en deux mouvements de la scène :
- vantard par la parole,
- peureux par le geste.



Le lexique mélioratif est renforcé par la versification, termes élogieux à la rime (« vertus », « perfections »). Anaphore de « je » => égocentrisme de Matamore.


2. L'invraisemblance des propos de Matamore

L'emphase hyperbolique de Matamore (cf. hyperbole) marque l’invraisemblance de ses conquêtes qui se dégagent du registre épique de son discours : « contemple » 2 fois (anaphore à l’hémistiche), « race », « abattus », « périe », « déserte », « souffre » (qui marque son dédain), détruit» (qui marque la violence), les déserts découlent de sa puissance guerrière (« Ces grands sables qu’à peine on passe sans horreur / Sont d’assez beaux effets de ma juste fureur »).

=> Les propos de Matamore sont trop exagérés => ridicules et invraisemblables.

Le pluriel des actions héroïques sur les deux continents accentue sa simili-puissance qui entraîne l’effroi. L’héroïsme est parodié car on touche à l’invraisemblance. Matamore confirme sa vantardise en affirmant que même les Dieux sont asservis à sa force et à sa puissance sur toute la Terre.


II. Matamore, un peureux

1. Un changement d'attitude

La fin de cette scène 2 de l'acte 2 renvoie une autre image de Matamore : quand il se retrouve dans une situation concrète il a peur, comme le lui rappelle avec moquerie Clindor : « Où vous retirez vous ? » (jeu de scène). Matamore fuit devant son rival Adraste. Son mouvement de retrait s’oppose à la réplique de Clindor : « Revenons à l’amour ». C’est un personnage qui a peur de la querelle.
Tout ce qu’il prête à son rival renvoie à ce que Matamore est réellement. C’est le miroir de ses propres incapacités.
Il passe du passé au conditionnel qui a pour rôle de projeter dans le futur (c’est un temps qui présente un énonciateur second dont le point de vue est différent de celui du premier).
Le présent symbolise la peur de Matamore qui veut fuir alors que le conditionnel présente un Matamore vantard qui se prête des qualités qu’il n’a pas, il retourne dans l’illusion.
Il détruit le discours héroïque par l’emploi de ces deux temps qui le font passer d’un personnage à un autre et il fait de même apparaître un personnage comique.

De plus les répliques de Matamore, très longue au début de la scène quand il se vantait, deviennent beaucoup plus courtes quand son rival apparaît, montrant ainsi que Matamore a été rappelé à la réalité de sa couardise.


2. Un personnage dans l'illusion

La longueur des répliques de Matamore est disproportionnée, il n’existe que par ce qu’il raconte => Matamore est un personnage de fiction théâtrale.

Matamore n’est que le fantôme de ce que sera Rodrigue (Le Cid) dans le rapport avec l’exploit guerrier. Matamore est dans le paraître tandis que Rodrigue est dans l’être. Matamore vit dans l’illusion de son personnage. C’est une illusion dans l’illusion théâtrale. Matamore se met en scène et ce qui accroît la théâtralité de son illusion. Tandis que dans le Cid, le coté illusoire est supprimé, le personnage colle à son être : on passe à la tragédie grâce à la vraisemblance des faits.


III. Le couple farcesque Matamore / Clindor

1. Clindor domine Matamore

Matamore est le miles glorisus (= soldat fanfaron) alors que Clindor est le servus currens (attaché à son maître).

Mode injonctif à 2 reprises (« Revenons », « Cessez d’être charmant, et faites-vous terrible ») : en réalité, Clindor mène le discours de Matamore. Malgré ses courtes répliques, il domine son maître.
« Où vous retirez-vous ? » => oblige Matamore à se justifier devant son valet.


2. L'ironie de Clindor

Clindor entre dans le jeu de son maître, il va le flatter ironiquement (« Comme votre valeur, votre prudence est rare »…) ; il s’amuse de sa vantardise et le pousse à des justifications mais la couardise de Matamore apparaît dans l’image hyperbolique de sa réaction (« Je ne saurais me faire effroyable à demi »).

Enchaînement des répliques avec répétition du conditionnel (« Il serait assez vain pour me faire querelle. Clindor - Ce serait bien courir lui-même à son malheur ») => moquerie de Clindor, en flattant son maître le rendant encore plus ridicule = ironie.

Clindor veut piéger Matamore et l’acculer à certaines réactions. Il a un double rapport avec son maître : un premier rapport de servilité et déférence (sans être dupe, il rentre dans le monde illusoire et fantasmatique de son maître) et un second de spectateur lorsqu’il lui dit « revenons à l’amour » et « comme votre valeur, votre prudence est rare » où il emploie un ton des plus ironiques.





Conclusion

    Dans cette scène 2 de l'acte 2 de L'illusion comique de Corneille, l’action ne progresse pas du tout sauf l’amorce d’une vague intrigue amoureuse, où l’amoureux d’Isabelle est présenté comme un rival.

    Alcandre présente le personnage de Clindor aux yeux de son père et de ceux du spectateur. On se demande quelle est la fonction de Matamore. Matamore est un personnage victime d’une double illusion : sa propre illusion et celle que Clindor lui donne. Il y a un effet de surprise lorsqu’on découvre Clindor en valet. C’est une scène de pure comédie où la théâtralité est très forte. Les personnages sont traditionnels. Cette scène a un caractère fictionnel de la réalité que Primadant croit voir. Les frontières entre réel et illusion sont brouillées.



Autre plan possible

I. Matamore, un personnage du paraître
1. Matamore fait son propre éloge
2. Ridicule de ses propos
3. Personnage superficiel

II. Double jeu de Clindor
1. Clindor, acteur, spectateur et metteur en scène
2. Complicité avec le spectateur
3. L'ironie de Clindor


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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur la scène 2 de l'Acte 2 de L’illusion comique de Corneille