Enfance

Nathalie Sarraute - 1983

Un chapitre complet de "Je sentais se dégageant de Kolia..." à "...je reste tout près, tu le sais bien."




Plan de la fiche sur un extrait de Enfance de Nathalie Sarraute :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Nathalie Sarraute est née en Russie en 1900 (morte en 1999), ses parents se séparent très tôt, elle devient avocate en France, se cache pendant la seconde guerre mondiale (-> juive). Elle commence à écrire en 1932 (publiée en 39) avec Tropisme -> texte fondateur du " nouveau roman ". Dans les années 50, elle publie des romans : Portrait d'un inconnu ; Martereau ; Planétarium. Elle se différencie des romans traditionnels et elle montre son attention aux détails les plus secrets, concernant aussi bien pensées que paroles des personnages. Une œuvre également critique : 1956 -> L'ère du soupçon. Plusieurs pièces de théâtres : Le silence (1964), Pour un oui ou pour un non (1982). En 1983, Enfance et son dernier ouvrage Ici (1995).
    Nathalie Sarraute, pionnière du new roman tente de rendre compte de son existence par une autre forme littéraire. Effectivement, c'est cette recherche d'écriture qui l'attire quand elle commence Enfance, un texte autobiographique où les souvenirs sont juxtaposés dans de courts chapitres. Un jour au cours duquel son beau père et sa mère font semblant de " lutter ", la petite fille veut entourer sa mère mais elle se fait repousser.
    Nathalie Sarraute innove puisqu'elle construit ce récit sous la forme d'un dialogue à deux voix qui favorise le souvenir. On pourra se demander quelles sont ces deux voix qui accompagnent la difficile naissance de ce souvenir douloureux et quel est le regard que la narratrice porte sur ses parents et sur elle-même.


Texte étudié

Je sentais se dégageant de Kolia, de ses joues arrondies, de ses yeux myopes, de ses mains potelées, une douceur, une bonhomie... J'aimais l'air d'admiration, presque d'adoration qu'il avait parfois quand il regardait maman, le regard bienveillant qu'il posait sur moi, son rire si facile à faire sourdre. Quand il voulait, dans une discussion avec maman, marquer son désaccord, il employait toujours, d'un ton gentiment impatient, ces mêmes mots : « Ah, laisse cela, s'il te plaît »... ou : « Ce n'est pas du tout ça, rien de pareil »... sans jamais de véritable mécontentement, l'ombre d'une agression. Je ne saisissais pas bien ce qu'ils disaient, je crois qu'ils parlaient le plus souvent d'écrivains, de livres... il m'arrivait d'en reconnaître certains qui figuraient dans mon « quatuor ».
Ce qui passait entre Kolia et maman, ce courant chaud, ce rayonnement, j'en recevais, moi aussi, comme des ondes...
- Une fois pourtant... tu te rappelles...
- Mais c'est ce que j'ai senti longtemps après... tu sais bien que sur le moment...
- Oh, même sur le moment... et la preuve en est que ces mots sont restés en toi pour toujours, des mots entendus cette unique fois... un petit dicton...
- Maman et Kolia faisaient semblant de lutter, ils s'amusaient, et j'ai voulu participer, j'ai pris le parti de maman, j'ai passé mes bras autour d'elle comme pour la défendre et elle m'a repoussée doucement... « Laisse donc... femme et mari sont un même parti... » Et je me suis écartée...
- Aussi vite que si elle t'avait repoussée violemment...
- Et pourtant sur le moment ce que j'ai ressenti était très léger... c'était comme le tintement d'un verre doucement cogné...
- Crois-tu vraiment ?
- Il m'a semblé sur le moment que maman avait pensé que je voulais pour de bon la défendre, que je la croyais menacée, et elle a voulu me rassurer... Laisse... ne crains rien, il ne peut rien m'arriver... « Femme et mari sont un même parti. »
- Et c'est tout ? Tu n'as rien senti d'autre ? Mais regarde... maman et Kolia discutent, s'animent, ils font semblant de se battre, ils rient et tu t'approches, tu enserres de tes bras la jupe de ta mère et elle se dégage... « Laisse donc, femme et mari sont un même parti »... l'air un peu agacé...
- C'est vrai... je dérangeais leur jeu.
- Allons, fais un effort...
- Je venais m'immiscer... m'insérer là où il n'y avait pour moi aucune place.
- C'est bien, continue...
- J'étais un corps étranger... qui gênait...
- Oui : un corps étranger. Tu ne pouvais pas mieux dire. C'est cela que tu as senti alors et avec quelle force... Un corps étranger... Il faut que l'organisme où il s'est introduit tôt ou tard l'élimine...
- Non, cela, je ne l'ai pas pensé...
- Pas pensé, évidemment pas, je te l'accorde... c'est apparu, indistinct, irréel... un promontoire inconnu qui surgit un instant du brouillard... et de nouveau un épais brouillard le recouvre...
- Non, tu vas trop loin...
- Si. Je reste tout près, tu le sais bien.


Enfance - Nathalie Sarraute - 1983 (extrait)



Annonce des axes

I. La forme originale du dialogue
1. Tu : la conscience adulte de l'écrivain ?
2. Je : l'enfant, narratrice instinctive et candide
3. La difficile émergence du souvenir

II. Le portrait des parents : renaissance de l'enfant ?
1. Kolia : la tendresse émouvante pour un père qui n'est pas le sien
2. La mère
3. Un couple : "un même parti"
4. Une union qui créé l'exclusion



Commentaire littéraire

I. La forme originale du dialogue

Le chapitre forme un tout et repose sur un jeu questions/réponses entre 2 voix dont le lecteur ne connaît pas l'identité.

1. Tu : la conscience adulte de l'écrivain ?

- Forme des interventions (répliques de long variable espacées de blancs = réflexion)
- Son rôle (objectivité, donner déclic d'un souvenir qui doit resurgir, miroir, faire revivre la scène d'enfance à l'adulte)
- Exigence de vérité (conscience = vigilance, corrige ss indulgence, métaphores).


2. Je : l'enfant, narratrice instinctive et candide

- Un être de sentiments (lexique de l'affectivité, désir de garder ses illusions -> imparfait).
- Douceur et bienveillance (vulnérabilité enfant -> image du verre).
- Simplicité (discours narratif et simple -> connect chronologique et métaphores simples).


3. La difficile émergence du souvenir

- Ce chapitre progresse sur le rythme des étapes d'un apprentissage, je se rend à tu -> points de suspension, enchaînement des répliques.
- La fin du dialogue montre la victoire de la conscience -> répliques consciences plus longues, elle a le dernier mot.


II. Le portrait des parents : renaissance de l'enfant ?

1. Kolia : la tendresse émouvante pour un père qui n'est pas le sien

Un physique en accord avec sa personnalité affable (doux…). Nathalie Sarraute utilise des phrases narratives pour le décrire. Elles sont calmes, balancées -> ce n'est pas lui qui repousse la petite fille -> rôle tendre.


2. La mère

Elle n'a aucune existence physique -> uniquement la jupe, ses phrases sont figées (dicton, intervention au style direct qui rend compte de l'agacement).


3. Un couple : "un même parti"

Cette expression montre bien la complicité, connivence entre les deux adultes qui attirent l'enfant et dont il croit faire partie.
L'enfant aime les deux parents individuellement mais il aime aussi l'unité qu'ils forment.


4. Une union qui créé l'exclusion

Couple affermit par répétition de noms associés, mais cette union exclut la petite fille -> " corps étranger ". L'enfant se construit par rapport à ce couple. C'est une douloureuse expérience d'une naissance à soi-même -> métaphore biologique finale (organisme qui expulse un corps étranger).





Conclusion

    La nouvelle forme que Nathalie Sarraute donne à l'autobiographie privilégie l'instant où se forme le souvenir rappelle Tropismes (1939) -> " mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ". En cela, elle ouvre la voie à une nouvelle conception de l'autobiographie, à une écriture nouvelle, moderne et marquée par la psychanalyse. L'enjeu de ce passage est autant psychologique qu'esthétique.

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Merci à Victor pour cette analyse sur un extrait de Enfance de Nathalie Sarraute