Discours sur l’origine des fondements de l’inégalité parmi les hommes

Jean-Jacques Rousseau

De "Tant que les hommes..." à "...le matin à ses besoins du soir."


Introduction

En Novembre 1753, l’académie de Dijon propose un concoure d’écriture : quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, est-elle autorisée par les lois naturelles ?
Contrairement à ce qui s’est passé pour son premier discours sur les sciences et les arts, Jean-Jacques Rousseau n’a pas gagné. Ce célèbre philosophe, écrivain et musicien du siècle des Lumière voit son discours susciter de violentes réactions moqueuses, notamment de la part de Voltaire. Le discours montre que l’évolution sociale et technique est à l’origine de la propriété, elle-même à l’origine de l’inégalité.

Genre : argumentatif, essai
Mouvement : Les Lumières



Lecture du texte

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent, mais pour la philosophie ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain; aussi l'un et l'autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l'Amérique qui pour cela sont toujours demeurés tels; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu'ils ont pratiqué l'un de ces arts sans l'autre; et l'une des meilleures raisons peut-être pourquoi l'Europe a été, sinon plus tôt, du moins plus constamment et mieux policée que les autres parties du monde, c'est qu'elle est à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé.
Il est très difficile de conjecturer comment les hommes sont parvenus à connaître et employer le fer : car il n'est pas croyable qu'ils aient imaginé d'eux-mêmes de tirer la matière de la mine et de lui donner les préparations nécessaires pour la mettre en fusion avant que de savoir ce qui en résulterait. D'un autre côté on peut d'autant moins attribuer cette découverte à quelque incendie accidentel que les mines ne se forment que dans des lieux arides et dénués d'arbres et de plantes, de sorte qu'on dirait que la nature avait pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret. Il ne reste donc que la circonstance extraordinaire de quelque volcan qui, vomissant des matières métalliques en fusion, aura donné aux observateurs l'idée d'imiter cette opération de la nature; encore faut-il leur supposer bien du courage et de la prévoyance pour entreprendre un travail aussi pénible et envisager d'aussi loin les avantages qu'ils en pouvaient retirer; ce qui ne convient guère à des esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le devaient être.
Quant à l'agriculture, le principe en fut connu longtemps avant que la pratique en fût établie, et il n'est guère possible que les hommes sans cesse occupés à tirer leur subsistance des arbres et des plantes n'eussent assez promptement l'idée des voies que la nature emploie pour la génération des végétaux; mais leur industrie ne se tourna probablement que fort tard de ce côté-là, soit parce que les arbres, qui avec la chasse et la pêche fournissaient à leur nourriture, n'avaient pas besoin de leurs soins, soit faute de connaître l'usage du blé, soit faute d'instruments pour le cultiver, soit faute de prévoyance pour le besoin à venir, soit enfin faute de moyens pour empêcher les autres de s'approprier le fruit de leur travail. Devenus plus industrieux, on peut croire qu'avec des pierres aiguës et des bâtons pointus ils commencèrent par cultiver quelques légumes ou racines autour de leurs cabanes, longtemps avant de savoir préparer le blé, et d'avoir les instruments nécessaires pour la culture en grand, sans compter que, pour se livrer à cette occupation et ensemencer des terres, il faut se résoudre à perdre d'abord quelque chose pour gagner beaucoup dans la suite; précaution fort éloignée du tour d'esprit de l'homme sauvage qui, comme je l'ai dit, a bien de la peine à songer le matin à ses besoins du soir.

Discours sur l'origine des fondements de l'inégalité parmi les hommes - Jean-Jacques Rousseau


Annonce des axes



Commentaire de la fable


I- Le progrès comme principe de dégradation

A- L’état primitif
* Evocation des activités de survies (chasse, artisanat, …) -> mythe du bon sauvage
* Rousseau représente les hommes primitifs comme vivant dans une sorte d’âge d’or.
* Activités individuelles, simples et peu recherchées (tant que les hommes se contentèrent, tant qu’ils se bornèrent, instruments grossiers,…)
* Activités qui durent jusqu'à « mais dès l’instant » = s’interrompt brutalement

B- La transformation de l’état primitif
* Premier paragraphe = première longue phrase composé de propositions subordonnées -> retarde la lecture de la principale « ils vécurent libres, sains, bons et heureux » et accentue la durée de l’état initial avec la répétition de « tant que ».
* « mais » attire l’attention sur le changement brutal et rapide par les conjonctions « dès l’instant que » et « dès que »
* Ce changement est mauvais (vocabulaire péjoratif « la sueur des hommes »)
* Origine du changement : le travail collectif (« dire qu’un homme eut besoin du secours d’un autre »), détaillé dans les paragraphes qui suivent à travers la naissance de la métallurgie et l’agriculture.

C- Métallurgie et agriculture : les raisons de la transformation
* Ces deux arts sont exprimés par une métonymie (« blé » et « fer »)
* Techniques sont  responsables de la perte du genre humain car elles l’ont civilisé  -> idée paradoxale qui va contre l’opinion publique (progrès=positif).
* Pour argumenter :
      - exemple des Indiens d’Amérique qui ne connaissent pas ces arts et sont restés sauvages
      - Europe, où il existe blé et fer, la civilisation est avancée
* Jean-Jacques Rousseau évoque les origines de la métallurgie et l'agriculture de façon historique :
      - métallurgie : hypothèse rejetée car peu fiable : les hommes ont trouvé eux-mêmes comment sortir le fer de la mine et comment le transformer (grâce à l’incendie).
      - agriculture : hypothèse juste : double négation amenant à une affirmation renforcée « l’homme a trouvé naturellement l’idée de l’agriculture »


II- Une fiction anthropologique

A- Une évolution hors du temps
* Aucune date, aucune situation dans l’espace.
* Etat primitif présenté dans une durée indéfinie qui paraît très longue
* Etape de la métallurgie et agriculture non datée
Le raisonnement repose sur une fiction en dehors du temps historique. Rousseau présente plus une conception philosophique qu’une démonstration scientifique.

B- Absence d’argumentation scientifique
* Procède par adoption et rejet d’hypothèse.
* Emploi de nombreux modalisateurs qui atténue les propos de Rousseau.


Conclusion

Cet extrait du Discours sur l’origine des fondements de l’inégalité parmi les hommes se présente d’avantage comme une fiction, un exposé personnel qu’une démonstration scientifique. En cela, il se rattache au genre de l’essai dont l’objectif est de faire connaître des idées justes. Ce texte a un aspect paradoxal à l’époque du siècle des lumières puisque le progrès est présenté comme un principe de dégradation. L’état de nature est idyllique, l’état de civilisation est synonyme de corruption.




Etude d'autres extraits du Discours sur l'origine des fondements de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau :
    - De "Tant que les hommes..." à "...croître avec les moissons"
    - De "Qui ne voit que tout semble éloigner..." à "...pour vivre en société."
    - De "Les politiques font sur l'amour de la liberté..." à "...de raisonner de liberté."





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