Lettre X sur le commerce

Extrait des " lettres philosophiques " de Voltaire





Introduction

    Voltaire est un des principaux philosophes du XVIIIème siècle. Il dénonce l'intolérance, les superstitions et le fanatisme. Il a écrit Candide et Zadig. Dans la lettre X sur le commerce, il défend le commerce et accuse les aristocrates qui sont oisifs : pour lui le négociant est plus utile à l'état que le noble.

Lecture

LETTRE X SUR LE COMMERCE

    Depuis le malheur de Carthage, aucun peuple ne fut puissant à la fois par le commerce et par les armes jusqu’au temps où Venise donna cet exemple. Les Portugais, pour avoir passé le cap de Bonne-Espérance, ont quelque temps été des seigneurs sur les côtes de l’Inde, et jamais redoutables en Europe. Les Provinces-Unies n’ont été guerrières que malgré elles; et ce n’est pas comme unies entre elles, mais comme unies avec l’Angleterre, qu’elles ont prêté la main pour tenir la balance de l’Europe au commencement du xviiie siècle.

    Carthage, Venise et Amsterdam; ont été puissantes; mais elles ont fait comme ceux qui, parmi nous, ayant amassé de l’argent par le négoce, achètent des terres seigneuriales. Ni Carthage ni Venise, ni la Hollande, ni aucun peuple, n’a commencé par être guerrier, et même conquérant, pour finir par être marchand. Les Anglais sont les seuls; ils se sont battus longtemps avant de savoir compter. Ils ne savaient pas, quand ils gagnaient les batailles d’Azincourt, de Crécy, et de Poitiers, qu’ils pouvaient vendre beaucoup de blé et fabriquer de beaux draps qui leur vaudraient bien davantage. Ces seules connaissances ont augmenté, enrichi, fortifié la nation. Londres était pauvre et agreste lorsque Edouard III conquérait la moitié de la France. C’est uniquement parce que les Anglais sont devenus négociants que Londres l’emporte sur Paris par l’étendue de la ville et le nombre des citoyens; qu’ils peuvent mettre en mer deux cents vaisseaux de guerre, et soudoyer des rois alliés. Les peuples d’Écosse sont nés guerriers et spirituels: d’où vient que leur pays est devenu, sous le nom d’union, une province d’Angleterre? C’est que l’Écosse n’a que du charbon, et que l’Angleterre a de l’étain fin, de belles laines, d’excellents blés, des manufactures, et des compagnies de commerce.

    Quand Louis XIV faisait trembler l’Italie, et que ses armées, déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l’Allemagne au secours du duc de Savoie; il n’avait point d’argent sans quoi on ne prend ni ne défend les villes. Il eut recours à des marchands anglais: en une demi-heure de temps on lui prêta cinq millions; avec cela il délivra Turin, battit les Français et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet: « Messieurs, j’ai reçu votre argent, et je me flatte de l’avoir bien employé à votre satisfaction. »

    Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais, et fait qu’il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d’un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshend, ministre d’État, a un frère qui se contente d’être marchand dans la Cité. Dans le temps que milord Orford gouvernait l’Angleterre, son cadet était facteur à Alep, d’où il ne voulut pas revenir, et où il est mort.

    Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers; ils ne sauraient concevoir que le fils d’un pair d’Angleterre ne soit qu’un riche et puissant bourgeois, au lieu qu’en Allemagne tout est prince; on a vu jusqu’à trente altesses du même nom n’ayant pour tout bien que des armoiries et une noble fierté.

    En France, est marquis qui veut; et quiconque arrive à Paris du fond d’une province avec de l’argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille, peut dire: Un homme comme moi, un homme de ma qualité, et mépriser souverainement un négociant. Le négociant entend lui-même parler si souvent avec dédain de sa profession qu’il est assez sot pour en rougir; je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde.

                                        Voltaire

Etude

I. Evolution de l'argumentation

Début du texte : le commerce contribue à la grandeur de l'état anglais.
Fin du texte : le commerce contribue au bonheur du monde

1er paragraphe : constatation, l'Angleterre est une grande puissance maritime.
2ème paragraphe : anecdote, guerre France-Italie : grâce à un négociant l'Italie gagne la guerre.
3ème paragraphe : comparaison avec le citoyen romain
4ème paragraphe : contre-exemple, comparaison avec les nobles Allemands.
5ème paragraphe : comparaison avec les nobles français ;


II. Etude de la stratégie argumentative

1er paragraphe :
    -associe grandeur et richesse avec le commerce dès le première phrase.
    -gradation : " enrichi " " contribué " " étendu " " formée " " établi "
    -gradation dans le rôle des expéditions
    -> conquête d'un endroit stratégique
    -> conquête territoriale
    -> intervient dans les conflits : gendarme du monde
    - "commerce" répété 4 fois en fonction sujet ou complément d'agent -> il est responsable de la richesse de l'Angleterre.
   

- contraste   "petite île"
"un peu"
"laine grossière"
      "grandeur"
"forces navales"
"maître des mers"
"puissantes"

    -chiffres : " 200 vaisseaux "
                   " 3 flottes … 3 extrémités du monde … "

2ème paragraphe : anecdote significative
1. - situation avantageuse des français ( citer le texte)
    - situation désastreuse pour le prince Eugène
2. Hyperbole, importance de l'argent
    - 1/2 heure -> 50 millions
    - juxtaposition "délivra, battit, écrivit "
    -> puissance , rapidité
    - billet
    -> style direct plus vivant
    -> modestie

3ème paragraphe : comparaison avec le citoyen romain
    pour insister sur la grandeur.
    " JUSTE orgueil " : mérité
    exemple de nobles anglais.
    Il prépare la comparaison avec allemands et français.

4ème paragraphe : comparaison entre allemands et anglais
      - ton ironique
      - " orgueil " péjoratif
      - " 30 altesses du même nom " -> dévaluation
      - " juste armoirie et orgueil " ridicule
      - " coutume monstrueuse " : hyperbole
      - " entêté " : absurde

5ème paragraphe : comparaison avec français
      - vanité et mépris des français
      - ironie " un homme comme moi…un homme de ma qualité… "
      - feint d'hésiter entre lequel est le plus utile alors qu'il est sûr
      - comparaison négociant / aristocrate
                                             termes élogieux ironiques.
    "contribue au bonheur du monde" mis en valeur à la fin du texte


Conclusion

    Dans cette lettre sur le commerce, Voltaire fait l'apologie du commerce qui enrichi le monde et critique les aristocrates oisifs. Il veut montrer que l'Angleterre est un modèle à suivre ( il a écrit ces lettres alors qu'il était en exil en Angleterre)
    On peut rapprocher ce texte de Candide où il critique les aristocrates et montre que travailler fait le bonheur (" il faut cultiver notre jardin ")






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Merci à Claire qui m'a envoyé cette fiche...