Ce texte est extrait du conte philosophique Candide ou L'Optimisme, de Voltaire.
Dans ce début du chapitre seizième, Candide et son valet Cacambo sont en fuite après que Candide ait tué le frère de Cunégonde. Ils arrivent au pays des Oreillons, un peuple sauvage.
Cet extrait est l'occasion pour Voltaire de transmettre habilement ses idées de philosophe des Lumières, et illustre ainsi ce qu'est un conte philosophique.
Lecture du texte
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CE QUI ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS
Extrait du chapitre 16 de Candide - Voltaire
AVEC DEUX FILLES, DEUX SINGES ET LES SAUVAGES NOMMÉS OREILLONS Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits et de quelques mesures de vin. Ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu, où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l'exemple. « Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de ma vie ? à quoi me servira de prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin d'elle dans les remords et dans le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux ? » En parlant ainsi, il ne laissait pas de manger. Le soleil se couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié ; il avait appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue les deux singes. « Dieu soit loué, mon cher Cacambo ! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres créatures ; si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le pays. » Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps et remplir l'air des cris les plus douloureux. « Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'âme », dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliqua : « Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre, mon maître ; vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. -- Leurs amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi, Cacambo ; le moyen de vous croire ? -- Mon cher maître, reprit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout ; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sont des quarts d'hommes, comme je suis un quart d'Espagnol. -- Hélas ! reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître Pangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égipans, des faunes, des satyres ; que plusieurs grands personnages de l'antiquité en avaient vu ; mais je prenais cela pour des fables. -- Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité, et vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une certaine éducation ; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne nous fassent quelque méchante affaire. » |
Candide qui essaie de se conduire de façon héroïque apparaît en réalité comme un être intéressé et niais.
=> humour et l’ironie.
III. Les visées du récit
Ce récit permet à Voltaire plusieurs dénonciations inhérentes au conte philosophique :
A. Prise de position contre le mythe du bon sauvage
Voltaire fait du sauvage une représentation qui relève du cliché : créature menaçante, nudité, zoophilie, cannibalisme dans la suite du chapitre…Ainsi, il en fait une créature proche de l'animal, sans conscience morale. Prise de position contre le mythe du bon sauvage = attaque contre Rousseau qui en a fait un idéal dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes.
Il est donc vain de vouloir revenir à l’état de nature et de refuser le progrès, la civilisation.
B. Dénonciation des préjugés
Cacambo se compare à un singe « Ils sont des quarts d'hommes, comme je suis un quart d'Espagnol ». Carambo étant un métis, Voltaire dénonce ainsi les préjugés. Cacambo, qui dans cette scène apparaît est plus intelligent que Candide est pourtant comparé à un singe en raison de ses origines. Idée choquante : il n'existe pas de quart d'hommes. Voltaire exprime ainsi habilement l'idée de l'égalité entre les hommes et du caractère infondé des préjugés racistes.
C. Dénonciation de l’optimisme
Candide s’oppose au lucide valet Cacambo. En effet, Candide réfléchissant en accord avec la philosophie de l'optimisme de Pangloss ne peut déchiffrer correctement le monde qui l'entoure, et dans la suite du chapitre seizième non étudiée ici, il se ferait dévorer par les Oreillons sans l'aide de son valet Cacambo. Même sur le Nouveau Monde et dans la « pure nature » qui pourrait paraître un monde idéal, l'optimisme affiché par Candide le mènerait à sa perte sans l'aide de Cacambo
=> Voltaire dénonce ainsi le philosophe de Leibniz (optimisme).
Conclusion
Avec cet épisode facétieux et parodique, Voltaire séduit le lecteur pour mieux le convaincre. Il transmet ainsi habilement ses idées : réfutation du mythe du bon sauvage, dénonciation des préjugés et de l'optimisme.
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