Le Bonheur dans le crime

Jules Barbey d'Aurévilly

De "Je ne la voyais alors que de profil..." à "...ses naseaux froncés vibraient encore."
Le Bonheur dans le Crime, nouvelle faisant partie du recueil les Diaboliques (1874), Folio




Plan de la fiche sur Le Bonheur dans le crime de Jules Barbey d'Aurévilly :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Bien que n'ayant jamais connu la notoriété d'écrivain de la même époque comme Maupassant, Jules Barbey d'Aurévilly (1808 - 1889) réussit avec LES DIABOLIQUES un bijou de littérature à l'intersection entre le romantisme le plus exacerbé des sentiments, le réalisme social et humain le plus implacable, et le fantastique du milieu du XIXème siècle, si loin du merveilleux ou de la science fiction.

    Le bonheur dans le crime est l'une des nouvelles de ce recueil, dans lequel sont dépeints les vices es plus monstrueux à travers l'évocation de quelques destins individuels et extraordinaires. L'histoire est narrée en partie en focalisation externe, puisque le narrateur est le témoin de l'action principale, et que nous la connaissons par lui. Mais ce narrateur est lui aussi un personnage, et nous la connaissons par lui. Mais ce narrateur est lui aussi un personnage, et nous connaissons ses sentiments par une focalisation interne : les types de narrations sont donc enchâssés. Dans le début de la nouvelle, le narrateur entreprend d'évoquer à la première personne une scène dont il a été témoin au zoo, alors qu'il se promenait avec son ami, le docteur Torty : une femme et une panthère se font face et, contrairement à toute attente des deux belles, c'est la plus humaine qui a le dessus sur l'autre.


Texte étudié

    Je ne la voyais alors que de profil ; mais, le profil, c'est l'écueil de la beauté ou son attestation la plus éclatante. Jamais, je crois, je n'en avais vu de plus pur et de plus altier. Quant à ses yeux, je n'en pouvais juger, fixés qu'ils étaient sur la panthère, laquelle, sans doute, en recevait une impression magnétique et désagréable, car, immobile déjà, elle sembla s'enfoncer de plus en plus dans cette immobilité rigide, à mesure que la femme, venue pour la voir, la regardait ; et - comme les chats à la lumière qui les éblouit - sans que sa tête bougeât d'une ligne, sans que la fine extrémité de sa moustache, seulement, frémît, la panthère, après avoir clignoté quelque temps, et comme n'en pouvant pas supporter davantage, rentra lentement, sous les coulisses tirées de ses paupières, les deux étoiles vertes de ses regards. Elle se claquemurait.

    - Eh ! eh ! panthère contre panthère ! - fit le docteur à mon oreille ; - mais le satin est plus fort que le velours.

    Le satin, c'était la femme, qui avait une robe de cette étoffe miroitante - une robe à longue traîne. Et il avait vu juste, le docteur ! Noire, souple, d'articulation aussi puissante, aussi royale d'attitude, - dans son espèce, d'une beauté égale, et d'un charme encore plus inquiétant, - la femme, l'inconnue, était comme une panthère humaine, dressée devant la panthère animale qu'elle éclipsait ; et la bête venait de le sentir, sans doute, quand elle avait fermé les yeux. Mais la femme - si c'en était un - ne se contenta pas de ce triomphe. Elle manqua de générosité. Elle voulut que sa rivale la vît qui l'humiliait, et rouvrît les yeux pour la voir. Aussi, défaisant sans mot dire les douze boutons du gant violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle ôta ce gant, et, passant audacieusement sa main entre les barreaux de la cage, elle en fouetta le museau court de la panthère, qui ne fit qu'un mouvement... mais quel mouvement ! ... et d'un coup de dents, rapide comme l'éclair ! ... Un cri partit du groupe où nous étions. Nous avions cru le poignet emporté : Ce n'était que le gant. La panthère l'avait englouti. La formidable bête outragée avait rouvert des yeux affreusement dilatés, et ses naseaux froncés vibraient encore...

    Le Bonheur dans le crime - Jules Barbey d'Aurévilly




Annonce des axes

I. Une anecdote saisissante
1. Un spectacle frappant
2. Le poids des regards
3. La dramatisation du récit

II. Le parallèle entre la femme et la panthère
1. La situation dans l'espace
2. La panthère-femme
3. La femme-panthère

III. La supériorité de la femme : un épisode fantastique et révélateur
1. La double victoire de la femme
2. Un pouvoir surnaturel ou fantastique
3. Un événement qui révèle le caractère inquiétant du personnage



Commentaire littéraire

I. Une anecdote saisissante

1. Un spectacle frappant

De la description de la femme et de la panthère ressort le caractère remarquable et superbe de ces deux personnages.
-> Elles sont toutes les deux muettes et n'existent que par leur apparence et quelques rares et menus gestes.
        * La présence de la panthère est inattendue et riche en connotations extraordinaires. Le texte insiste sur son caractère félin et instinctivement sauvage. Finalement on n'a pas le sentiment de voir une bête en cage, à l'instinct dénaturé, mais, alors qu'on est au zoo, on croit voir un fauve à peine retenu par ces barreaux.
        * A cela s'ajoute la beauté et l'élégance exceptionnelle de la femme qui lui fait face (beaucoup d'hyperboles).
-> Le geste spectaculaire et dangereux de cette femme, qui risque sa main vient donc presque naturellement compléter ce spectacle stupéfiant.

2. Le poids des regards

Le jeu des regards et leur mise en abîme contribue également à l'effet dramatique de la scène.
-> Il est au cœur de la scène puisque c'est l'arme du duel qui oppose la femme et la panthère.
-> Le regard est aussi redouté par celui des spectateurs de la scène : narrateur et groupe des gens.
-> Au bout de la chaîne des regards, on trouve enfin celui du lecteur à qui on donne une image à voir à travers la description, et une scène à observer à travers la narration.
-> Il y a donc un jeu de miroir, au centre duquel se trouve la femme qui focalise tous les regard sur elle.

3. La dramatisation du récit

Elle est intensifiée par la structure du texte et les procédés narratifs
-> Dilatation du temps qui donne plus de force à ce court instant. Obtenu grâce aux longues extensions descriptives, qui arrêtent l'image sur la femme et la panthère tour à tour et font monter le suspense dramatique.
-> L'action centrale est très condensée.
-> Insistance sur la rapidité qui accompagne l'idée de surprise et de danger évoquée par le raccourcissement des propositions, leur syntaxe incomplète et les points de suspensions et d'exclamation, qui les rapprochent de l'expression orale et actualise le récit. On peut remarquer la concordance entre le champ lexical de la brièveté et de la rapidité, et des procédés de styles, et les rythmes saccadés ou abrégés par la ponctuation et les petits groupes syntaxiques ou la présence de plus en plus fréquente de termes mono ou dissyllabiques.


II. Le parallèle entre la femme et la panthère

1. La situation dans l'espace

La situation et l'espace mettent symboliquement en parallèle la femme et la panthère. Toutes deux se font face sans parler, presque sans bouger, seulement séparées par 'les barreaux de la cage', frontière réversible, et elles s'affrontent du regard, tout en étant exposées au regard des autres. Dans ce zoo, la femme comme la panthère ne peuvent échapper à leurs spectateurs. On a plutôt l'impression qu'elles sont toutes deux en cage, comme le dompteur et son animal, et qu'elles sont isolées du reste du public.

2. La panthère-femme

Elle est dotée d'une grande animalité et d'une féminité certaine. Il faut remarquer d'abord que le nom de cet animal, quel que soit son sexe, est féminin, ce qui les rend d'emblée semblables, notamment dans les pronoms qui leur correspondent dans la grammaire de la phrase. Réputation de beauté et d'élégance renvoi l'image d'une femme. On parle même de velours qui est un tissu féminin, de fourrure, de robe. Dans le deuxième paragraphe, c'est à travers les sentiments qu'il prête à la femme que l'auteur humanise la panthère.

3. La femme-panthère

Mais le but de cette analogie est avant tout de faire de la femme une vraie panthère, de la revêtir des spécificités habituellement propres à ce type de fauve.
-> Elle a le même regard.
-> Un des spectateurs la traite de panthère (termes de comparaisons et vocabulaire réservé à la description de ce type d'animal)
-> Geste final digne d'un félin.


III. La supériorité de la femme : un épisode fantastique et révélateur

1. La double victoire de la femme

-> La femme l'obtient sans bouger et par le regard. Elle oblige le félin à fermer les yeux.
-> Le geste final de la femme que l'animal ne parvient pas réellement à punir résultat dérisoire.

2. Un pouvoir surnaturel ou fantastique

Cette dernière victoire est étrange et privilégie l'interprétation fantastique. Cette scène aurait pu avoir lieu un jour et endroit banals or la présentation subjective de l'anecdote, à travers la vision du narrateur, nous place devant une hésitation rationnelle ou surnaturelle d'un événement placé dans un contexte réaliste et vraisemblable. Le noir rapproche de la sorcellerie et du diable.

3. Un événement qui révèle le caractère inquiétant du personnage

On ne sait ni son nom ni son histoire et n'en semble que plus mystérieuse et énigmatique. Apparemment rien ne lui résiste, ni homme ni bête, car elle a la puissance, la beauté et l'instinct d'un animal royal, associé à la séduction et à l'intelligence d'une femme.





Conclusion

      Ce passage de Le Bonheur dans le crime nous régale à la fois d'une anecdote passionnante, à l'atmosphère étrange et fantastique, mais aussi d'un portrait à la fois physique, moral et symbolique d'un personnage-clef pour le récit. C'est avec un art consommé que l'auteur attire notre attention et retient notre intérêt sur cette femme mystérieuse, et nous donne envie de lire la suite pour comprendre qui elle est. Or, Le Bonheur dans le crime confirme bien cette impression, puisque le personnage féminin se nomme 'Hauteclaire', est une bretteuse hors pair, et accepte de se cacher dans la domesticité de son amant, pour mieux attendre ou préparer la mort de sa femme légitime. Enfin heureux, le couple jouit dons de son impunité monstrueuse, lorsque le narrateur de passage les rencontre, et c'est son ami le docteur Torty qui lui révélera leur histoire. Pour le lecteur, ce texte fonctionne donc comme un incipit un peu retardé, et justifie le retour en arrière de la narration sur ce personnage au statut d'héroïne.

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Merci à Alain pour cette analyse sur Le Bonheur dans le crime de Jules Barbey d'Aurévilly