Bel-Ami

Guy de Maupassant

Partie 2, chapitre 7 (extrait)

De "Ils arrivaient au dernier salon..." à "...cette marionnette de chair."





Plan de la fiche sur Bel-Ami - Deuxième partie, chapitre 7 - de Maupassant :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

- Auteur : Guy de Maupassant (1850-1893), longtemps peu considéré jusqu’à la sortie de son premier roman : "Boule de suif" qui connaît un très fort succès. Maupassant cumule les œuvres, les romans, les nouvelles, quelques pièces de théâtre mais son expression ne change guère, ce sont les mêmes thèmes qui reviennent (amour malheureux, désagrégation de la famille, la mort, critique de l’égoïsme). Les personnages ne diffèrent que selon leur appartenance à une catégorie (riche, pauvre, nobles, bourgeois, paysans, mères de famille,...). Les récits s’accumulent ainsi en une série qui peut se prolonger à l’infini. La grande peur de Maupassant qu’on retrouve dans la plupart de ses œuvres est la peur du double.

- Œuvre : Le roman naturaliste Bel-ami (1885) est l’histoire de l’ascension d’un "grain de gredin", l’écrivain brosse un large tableau satirique de la société parisienne.

- Extrait : Profitant de ce que l’on appelle de nos jours un délit d’initié, Walter s’est immensément enrichi. L’argent lui achète une considération nouvelle et le patron de La Vie française cherche à entrer de plein pieds dans le club fermé de la société parisienne. Il achète donc un tableau en vogue et force le tout Paris à le venir visiter dans l’hôtel de Carlsbourg, hôtel particulier qu’il vient aussi de s’offrir. Bien entendu, Duroy est de la soirée. Dans ce passage, nous le voyons donc aux côtés de Suzanne qui lui fait visiter les lieux et nous allons découvrir comment à travers le luxe sous-jacent, une atmosphère pleine de sensualité se crée.


Lecture du texte

    Ils arrivaient au dernier salon, et en face d'eux s'ouvrait la serre, un large jardin d'hiver plein de grands arbres des pays chauds abritant des massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre où la lumière glissait comme une ondée d'argent, on respirait la fraîcheur tiède de la terre humide et un souffle lourd de parfums. C'était une étrange sensation douce, malsaine et charmante, de nature factice, énervante et molle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la mousse entre deux épais massifs d'arbustes. Soudain Du Roy aperçut à sa gauche, sous un large dôme de palmiers, un vaste bassin de marbre blanc où l'on aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre grands cygnes en faïence de Delft laissaient tomber l'eau de leurs becs entrouverts.

    Le fond du bassin était sablé de poudre d'or et l'on voyait nager dedans quelques énormes poissons rouges, bizarres monstres chinois aux yeux saillants, aux écailles bordées de bleu, sortes de mandarins des ondes qui rappelaient, errants et suspendus ainsi sur ce fond d'or, les étranges broderies de là-bas.
    Le journaliste s'arrêta le cœur battant. Il se disait :
    "Voilà, voilà du luxe. Voilà les maisons où il faut vivre. D'autres y sont parvenus. Pourquoi n'y arriverais-je point ?" Il songeait aux moyens, n'en trouvait pas sur-le-champ, et s'irritait de son impuissance.
    Sa compagne ne parlait plus, un peu songeuse. Il la regarda de côté et il pensa encore une fois : "Il suffisait pourtant d'épouser cette marionnette de chair."

Extrait du chapitre 7 de la partie 2 - Bel-Ami - Maupassant




Annonce des axes

I. Un luxe omniprésent
II. Une atmosphère sensuelle



Commentaire littéraire

I. Un luxe omniprésent

    Tout, dans cet hôtel particulier que vient de s’offrir Walter, respire le luxe, en particulier ce jardin qui accueille la toile fameuse. Ainsi, alors que nous sommes dans un jardin intérieur, nous pouvons remarquer le réseau lexical de l’immensité, avec "large serre", "grands arbres", "massifs de fleurs", "deux épais massifs d’arbustes", "vaste bassin",..., réseau qui confère à la pièce un caractère monumental : nous en venons à oublier que nous sommes dans les murs et ne voyons plus qu’un jardin immense.

    D’autre part, la richesse s’affiche partout : dans la taille de la serre, dans le choix des plantes exotiques, dans cette "ondée d’argent" créée par une lumière diffuse, dans le marbre blanc du bassin ou encore dans la faïence des cygnes, sans parler des poissons rouges tout droit venus de Chine et qui se prélassent sur de la poudre d’or! Or, ce luxe rappelle douloureusement à Duroy l’argent que son patron a gagné, et dont ne lui est revenu qu’une maigre part, dans l’affaire du Maroc. Et nous avons déjà remarqué que l’envie est un des principes de fonctionnement de Duroy.


II. Une atmosphère sensuelle

    Il règne une atmosphère quelque peu fantastique dans cette serre. Ce sont d’abord ces arbres exotiques présents en plein cœur de Paris, mais surtout ces odeurs lourdes qui grisent la tête et provoquent une "étrange sensation douce, malsaine et charmante" qui sont à l’origine de cette impression. En outre, le phénomène est renforcé par la présence de ce "souffle" qui l’anime et de ces épais tapis qui étouffent tout bruit et perdent la lumière.

    De plus, cette ambiance se charge de connotations quasi mystiques. Le souffle pourrait être divin. D’autre part, le jardin n’est pas sans évoquer une sorte d’Eden, Suzanne étant la nouvelle Ève. L’impression religieuse est d’ailleurs renforcée par la présence du tableau qui représente un Christ sur les eaux.

    Cependant, au lieu de sombrer dans une atmosphère religieuse, le passage se charge d’une connotation sensuelle. Ainsi, ces parfums "lourds" enivrent ceux qui les respirent, les énervent. De même, les poissons, présents dans le bassin, sont un symbole de fécondité, tandis que l’eau et les cygnes blancs renvoient à des notions de pureté. Ici, toutes ces notions se mêlent, et ne finissent-elles pas par s’incarner chez Suzanne ? C’est donc tout naturellement que l’idée d’épouser cette dernière fait son apparition dans l’esprit de Bel-Ami : "Il suffisait pourtant d’épouser cette marionnette de chair". Et il lui suffit d’y penser pour chercher à le réaliser...

    Toutefois, les termes mêmes employés par Duroy - à savoir "marionnette de chair" - nous rappellent combien ce dernier peut être matérialiste : il n’est pas gagné par la lascivité ambiante, contrairement à Suzanne qui cesse de bavarder et devient "un peu songeuse", le dard de la jalousie le maintenant farouchement lucide et éveillé. D’autre part, une telle parole en dit long sur son état d’esprit vis-à-vis de la jeune fille, elle dont on parle déjà en terme de "compagne".





Conclusion

    Dans cet extrait de Bel-Ami, nous découvrons à nouveau Bel-Ami dans un jardin et, une fois de plus, la scène n’est pas sans évoquer le paradis perdu, Suzanne se transformant en Eve. Les lourds parfums exotiques font leur effet sur le jeune couple, Suzanne elle-même semble gagnée par la lascivité sous-jacente de cette atmosphère chargée et quelque peu fantastique.

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