Le Barbier de Séville

Beaumarchais

Acte I, scène 2


De "FIGARO. Voilà précisément la cause..." à la fin de la scène.




Plan de la fiche sur Le Barbier de Séville - Acte I, scène 2 de Beaumarchais :
Introduction
Texte de l'Acte I, scène 2
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Le Barbier de Séville ou la Précaution inutile est une comédie en quatre actes de Beaumarchais, représentée pour la première fois le 23 février 1775. C'est le premier volet d'une trilogie intitulée Le roman de la famille Almaviva.
    Le deuxième volet, Le Mariage de Figaro, est écrit en 1778 et mis à la scène en 1784 seulement. Le troisième, L'Autre Tartuffe ou La Mère coupable, est achevé et joué en 1792.

    Cette scène 2 de l'acte I est une scène d'exposition. Elle permet d'en savoir plus sur Figaro. Elle permet également à Beaumarchais de faire une satire de la société du XVIIIème siècle. Le Comte Almaviva, masqué, veut qu'on l'appelle Lindor.


Texte de l'Acte I, scène 2

Acte I - Scène 2

[…]

FIGARO. Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Chloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m'a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.
LE COMTE. Puissamment raisonné ! Et tu ne lui fis pas représenter…
FIGARO. Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
LE COMTE. Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.
FIGARO. Eh ! mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans défaut.
LE COMTE. Paresseux, dérangé…
FIGARO. Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?
LE COMTE, riant. Pas mal ! Et tu t'es retiré en cette ville ?
FIGARO. Non, pas tout de suite.
LE COMTE, l'arrêtant. Un moment… J'ai cru que c'était elle…
Dis toujours, je t'entends de reste.
FIGARO. De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d'honneur…
LE COMTE. Ah ! miséricorde !
FIGARO. (Pendant sa réplique, le comte regarde avec attention du côté de la jalousie.) En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains… comme des battoirs ; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d'honneur, avant la pièce, le café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale…
LE COMTE. Ah ! la cabale ! monsieur l'auteur tombé !
FIGARO. Tout comme un autre ; pourquoi pas ? ils m'ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler…
LE COMTE. L'ennui te vengera bien d'eux ?
FIGARO. Ah ! comme je leur en garde, morbleu !
LE COMTE. Tu jures ! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures, au Palais, pour maudire ses juges ?
FIGARO. On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
LE COMTE. Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid.
FIGARO. C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent ; à la fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la Sierra-Morena, l'Andalousie, accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements : loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais ; me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère, et faisant la barbe à tout le monde, vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner.
LE COMTE. Qui t'a donné une philosophie aussi gaie ?
FIGARO. L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté ?
LE COMTE. Sauvons-nous.
FIGARO. Pourquoi ?
LE COMTE. Viens donc, malheureux ! tu me perds.
Ils se cachent.

Beaumarchais - Le Barbier de Séville - Acte I, scène 2 (extrait)



Annonce des axes

I. Une scène d'exposition
1. Présentation des personnages
2. Présentation de l'intrigue

II. Une satire de la société du XVIIIème siècle
1. Les inégalités sociales
2. Satire du monde des lettres

III. La comédie comme salut
1. Une philosophie du bonheur
2. « Faire la barbe à tout le monde »




Commentaire littéraire

I. Une scène d'exposition

1. Présentation des personnages

Les retrouvailles hasardeuses permettent de faire la présentation des personnages.

Le spectateur apprend ainsi l'identité des personnages, le passé de Figaro et son rang social. Figaro a été le valet du Comte : (« Je me souviens qu'à mon service… »). Le spectateur apprend également sa situation actuelle : Figaro a été barbier à Séville (« faisant la barbe à tout le monde »).

Les relations maître/valet semblent respectées ici, mais en apparence seulement : Figaro vouvoie le Comte alors que le Comte tutoie Figaro. Figaro assure qu'il se remettra au service du Comte (« prêt à servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira m'ordonner. »).

Cependant, c'est Figaro qui prend le plus la parole, ne laissant pas penser que celui-ci est inférieur au Comte. De plus, le spectateur sait que Figaro est le personnage principal car le titre de l'œuvre est Le Barbier de Séville.

D'autre part, le Comte se fait appeler Lindor ce qui souligne le fait que la situation a évolué et que Figaro n'est plus son valet.


2. Présentation de l'intrigue

L'intrigue amoureuse apparaît (« Un moment… J'ai cru que c'était elle… »). Il y a un danger car le Comte se fait nommer Lindor. Comique de gestes : le Comte surveille la jalousie (= petite fenêtre) pendant leur conversation.

Beaumarchais joue sur le suspense en évoquant un danger (« Viens donc, malheureux ! tu me perds. »). Cette intrigue dynamise le spectacle. Le rythme de la scène est soutenu et le ton est léger.


II. Une satire de la société du XVIIIème siècle

1. Les inégalités sociales

Trois formules de Figaro dénoncent les inégalités : « persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal », « Eh, mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans défaut » et la question rhétorique provocatrice : « Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ? ». Présents de vérité générale.

Figaro insiste sur l'oppression des grands sur le peuple. Les inégalités sont exprimées avec force. Leur forme de maximes leur confère une forme de vérité universelle.

L'impartialité de la société est soulignée par l'opposition entre les termes utilisés : « accueilli / emprisonné », « loué / blâmé », « aidant / supportant ». Les raisons des différences entre les grands et le peuple ne sont pas données => aberration de la condition du peuple.


2. Satire du monde des lettres

Le Comte représente l'opinion des grands face à la production des hommes de lettres : « Ah ! Miséricorde ! », « Monsieur l'auteur tombé ». Le Comte interrompt Figaro : « Oh grâce ! grâce, ami ! ». « Griffonnant » est un terme péjoratif vis-à-vis du monde des lettres. « L'Amour des Lettres est incompatible avec l'esprit des affaires » montre à quel point l'esprit de l'artiste est piégé par le sort de l'image et donc pas assez avec la réalité. Cet amour ne génère pas d'argent. Le Monde des Lettres s'avère être un monde de souffrances. Des termes renvoyant à la poésie sont présents comme « bouquets à Chloris » ainsi que des termes cernés par la souffrance : « tragique », « la cause de mon malheur ». Un monde de souffrances est annoncé.

Figaro utilise ici le théâtre comme une tribune où il dénonce les injustices et ses ennemis. Les critiques décident de la qualité d'une œuvre, la « cabale » a toujours existée ; elle était autrefois celle des dévots. L'énumération des « libraires, critiques… » etc. témoigne des nombreux ennemis de l'auteur. La métaphore de la bestialité qui est employée montre que les critiques ne valent pas mieux que les animaux. Figaro est obligé de se battre pour survivre, d'où la métaphore du combat : « acharnement », « achever » : vampirisation. Son efficacité critique est optimisée par les métaphores. Les « feuillistes » est un néologisme qui désigne ceux qui écrivent des feuilles.


III. La comédie comme salut

1. Une philosophie du bonheur

L'habitude du malheur introduit la devise de Figaro : « je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer ». Le malheur est la seule condition qui accompagne un « petit ». On peut parler d'un principe philosophique car nous avons le mot « philosophiquement ». Pour remédier au malheur, il écrit une comédie. A travers lui, Beaumarchais utilise la comédie comme une arme de combat. Une esthétique du bonheur se dessine, sorte de manifeste du théâtre de Beaumarchais. C'est par le rire et la comédie que Beaumarchais tente de réparer les inégalités du monde : « Faire la barbe à tout le monde ».


2. « Faire la barbe à tout le monde »

Dans la métonymie « l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume », le rasoir est le monde du peuple, artisanal et la plume le monde intellectuel. Même s'il renonce à écrire, Figaro maîtrise parfaitement la langue. « Faire la barbe à tout le monde » a un sens double. Dans le sens propre, Figaro rappelle sa profession ; dans le sens figuré, cela signifie se moquer des gens sous leurs nez. C'est confirmé par « se moquant » et « bravant les méchants ». Les paroles de Figaro sont le manifeste du théâtre de Beaumarchais. Il combat bien ses ennemis par la comédie. Un subtil « clin d'œil » autobiographique se glisse : « blâmé », « critiqué ». Figaro fait même la barbe au Roi au mépris des courtisans. L'intrigue amoureuse surgit, pleine de danger à la fin de la scène. On sait que Figaro fera partie de l'action. Toute l'audace du rôle principal de Figaro dans la pièce est révélée.




Conclusion

    Dans cette scène 2 de l'acte I du Barbier de Séville, de Beaumarchais, nous pouvons dire que nous avons ici une scène d'exposition courte mais efficace car toute l'intrigue et tous les personnages essentiels sont présentés. Cependant, nous n'avons pas uniquement une scène d'exposition ordinaire : Figaro, d'entrée de jeu, donne le ton satirique et comique de la pièce. Il en profite pour fustiger une société inégale pour les « petits » et qui méprise les hommes de Lettres, mais sans laisser pour compte sa bonne humeur et son optimisme face à l'adversité.

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Merci à celui ou celle qui a réalisé cette analyse de l'Acte I, scène 2 du Barbier de Séville de Beaumarchais