Une Vie

Guy de Maupassant - Chapitre 6

De "La porte du milieu" à "toute l'année la campagne."




I- Situation

  Au chapitre 6 de Une Vie, l'atmosphère est négative, désenchantement de Jeanne, grossièreté de Julien lorsque Jeanne, ses parents et lui vont rendre visite aux Briseville, des voisins.

II- Lecture

La porte du milieu soudain s'ouvrit ; et un vieux domestique paralysé, vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc ; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les poumons, le coeur et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier, puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La femme en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari serré dans une redingote pompeuse saluait avec un ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir quand on habitait toute l'année la campagne.

Extrait du chapitre 6 - Une Vie - Guy de Maupassant



III- Introduction

  Le récit de la visite aux Briseville avec la description de leur château et le portrait des occupants est une occasion pour Maupassant de mettre en scène un monde pour lui condamné, présenté comme une simple survivance d'un passé aboli.
Les 2 axes de lecture méthodique illustrent cette intention de l'auteur :
      1) un musée de cire
      2) un monde fini

IV- Lecture méthodique

 1) un musée de cire

 - apparition du serviteur tel un automate (" à petits pas obliques "), la porte s'ouvre toute seule, comme sur un théâtre (un automate, voire un personnage de Guignol).
 - Les personnages eux aussi entrent en scène de la même manière, comme des acteurs passifs : lexique dépréciatif (6 qualificatifs péjoratifs présentés, quand ce sont des adjectifs, dans un ordre croissant) et ridicule d'un physique identique (" tous les deux ") qui en fait des sortes de marionnettes.
 - Après le portrait de groupe, le détail : utilisation de la même suffixation (" aigrelette ") ce qui donne une apparence ridicule et dérisoire ; l'accent est plutôt mis sur le portrait du mari : le costume participe au ridicule (" pompeuse "), confirmé par le portrait physique : énumération, dont certains termes sont assortis de connotations péjoratives (" déchaussé ", " enduits de cire ") et impression un peu pitoyable (" ploiement des genoux ", " beaux vêtements d'apparat ").
 - Lors de l'entrée au château (paragraphe 2), Maupassant utilise le procédé de la parataxe pour renforcer l'aspect mécanique, voire déshumanisé du moment.

 2) Un monde fini

 - Tout ds cette scène évoque le passé, la survivance d'une autre époque.
 - " Un vieux domestique ", 2 personnages " sans âge appréciable " (le thème du tps qui passe) à " un air d'autrefois ", " un air moisi " + aspect cérémonieux de la réception.
 - Le décor : toutes les notations renvoient à l'idée de la finitude : " persiennes tjs fermées ", " pendules et candélabres enveloppés " (symbolisme de la pendule) mais également costumes d'autrefois du Vicomte et de la Vicomtesse.
 - Les diverses notations temporelles : les éléments de la description imposent ds cette scène l'image de la mort : le linge blanc évoque un linceul, les persiennes tjs fermées renvoient l'image de ces pièces que l'on ferme après un décès, symboliquement la pendule (le tps) et les candélabres (la vie) sont cachés + un champ lexical (" moisi ", " glacé ", " humide ") du froid donne à cette pièce l'aspect d'un tombeau. Au paragraphe 2, la sonnette qui tinte peut évoquer une cloche.
 - Remarque : dans cette atmosphère sépulcrale, les visiteurs sont nettement différenciés des hôtes : au paragraphe 3, de nouveau au moyen de la parataxe, est rendu leur inadaptation à cet univers. L'aspect superficiel de la rencontre est rendu au dernier paragraphe par l'utilisation de clichés de la vie sociale (" compliments de bienvenue ", " politesse de voisinage ", " excellentes relations ", " ressources ") immédiatement dévalorisés par les tournures lexicales (" plus rien à dire ", " sans raison ") et par l'absence de sujet personnel : pronoms indéfinis (personne, on), généralités à la forme impersonnelle, au discours indirect libre.


V- Conclusion

Dans cet extrait de Une Vie, Maupassant traite du thème social fréquent chez lui et dénonce l'enfermement, synonyme de mort, d'une partie de la noblesse campagnarde figée dans des postures d'Ancien-Régime. Le texte possède également cette veine satirique qui, dans l'atmosphère pesante du Chapitre 6, permet une sorte d'évasion temporaire, même si l'atmosphère reste triste.







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Merci à Fred pour cette fiche...