Torture

Voltaire - Dictionnaire philosophique





Plan de la fiche sur l'article Torture de Voltaire :
Introduction
Texte de l'article Torture
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Voltaire (1694-1778) publia son Dictionnaire philosophique en 1764. La notion de dictionnaire est nouvelle pour le XVIIIème, et est très appréciée par le public, cela faisait partie de la philosophie des Lumières qui recensait les connaissances. Le Dictionnaire philosophique permet d'échapper à la censure, s'adresse à tout le monde, et est efficace car les articles sont de longueur modérée.

    Les articles ne sont pas neutres, certains prennent la forme de pamphlet. L'article Torture, publié dans l'édition de 1769 du Dictionnaire philosophique, vise à dénoncer la torture. Pratique légale au XVIIIème, la torture était cautionnée par l'Eglise.

    Même si elle était peu utilisée, la torture était encore une réalité car Voltaire dans l'article Torture parle d'un fait divers de l'époque, la condamnation en 1766 du chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre à être torturé.


Texte de l'article Torture

Torture


    Les Romains n'infligèrent la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et, comme dit très bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une heure ou deux ».

    Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première fois madame en a été révoltée, à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui : « Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne ? »

    Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.

    Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête.

    Ce n'est pas dans le XIIIème ou dans le XIVème siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIIIème. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les mœurs fort douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française.

Suite de l'article (non étudié dans le commentaire) :

    Les Russes passaient pour des barbares en 1700, nous ne sommes qu'en 1769 ; une impératrice vient de donner à ce vaste État des lois qui auraient fait honneur à Minos, à Numa, à Solon, s'ils avaient eu assez d'esprit pour les inventer. La plus remarquable est la tolérance universelle, la seconde est l'abolition de la torture. La justice et l'humanité ont conduit sa plume ; elle a tout réformé. Malheur à une nation qui, étant depuis longtemps civilisée, est encore conduite par d'anciens usages atroces ! « Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle : l'Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers ; donc nos lois sont bonnes ».

Voltaire - Dictionnaire philosophique - 1764



torture
Scène de l'inquisition (détail) - Alessandro Magnasco (1667 - 1749)



Annonce des axes

I. Une justification ironique de la torture
1. La torture banalisée
2. La torture divertissante
3. Les victimes déshumanisées

II. Dénonciation de la torture et de la justice française
1. La torture, une pratique d'un autre temps
2. Dénonciation de la justice française
3. Dénonciation de la cruelle nation française



Commentaire littéraire

I. Une justification ironique de la torture

Ironiquement, Voltaire paraît justifier le recours à la torture.

1. La torture banalisée

Dans cet article, Voltaire par ironie veut adoucir l'idée de torture, la présenter comme une activité comme une autre.

L’idée de torture est exprimée de plusieurs manières différentes grâce à des euphémismes, qui permettent ironiquement d'adoucir l'idée de torture : poser ou donner la question, « expériences », « aventure ».

Dans le premier paragraphe, la torture est effectuée par un « chirurgien », et non par un bourreau. En principe le rôle du chirurgien est de sauver des hommes or ici il est un complice, car il sauve la victime pour qu’il soit de nouveau torturé. On a un détournement de la torture lorsque Voltaire dit : « il se donne le plaisir » => torture par sadisme.

Banalisation de la torture avec l'intimité de la scène entre le magistrat et sa femme : la torture devient le sujet banal d'une conversation conjugale.


2. La torture divertissante

Voltaire présente la torture comme une activité légère et divertissante => Ironie.

Par exemple, « cela fait toujours passer une heure ou deux ». La torture est ici banalisée et donc en contradiction avec la réalité. Voltaire parle également du « plaisir de donner la question ».

La femme du magistrat se divertit des récits de torture, bien que « La première fois madame en a été révoltée ».
De même que, « Mon petit cœur… personne ? ». Il y a une opposition comique entre petit cœur et l'horreur de la torture.


3. Les victimes déshumanisées

Voltaire justifie les actes horribles de torture par le fait que les torturés « n'étaient pas comptés pour des hommes. » (cas des esclaves), ou même parce qu'ils étaient sale (« hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine »). Ceci est bien sûr ironique car le philosophe des Lumières Voltaire considère les esclaves comme des hommes, et le fait qu'un homme soit sale ne justifie pas qu'on puisse le torturer.


II. Dénonciation de la torture et de la justice française

1. La torture, une pratique d'un autre temps

Dans le premier paragraphe, il y a un parallèle entre l’antiquité et la pratique de la torture à Paris au XVIIIème siècle « conseiller de la Tournelle ». Grâce à ce parallèle, Voltaire veut montrer que la torture est une pratique rétrograde et que la société française n’a pas évoluée depuis l’antiquité.

Au cinquième paragraphe, pour bien appuyer le fait que la torture devrait être d'un autre temps, Voltaire précise que contrairement à ce que pourrait penser le lecteur « Ce n'est pas dans le XIIIème ou dans le XIVème siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIIIème. ».


2. Dénonciation de la justice française

Au-delà de la torture, Voltaire dénonce la justice française.

Dans le premier paragraphe, Voltaire dénonce « un conseiller de la Tournelle » (Tournelle = chambre de justice).

Dans le second paragraphe, la dénonciation de Voltaire porte sur les magistrats. Association argent/ torture : « Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain ». Suivant la logique du raisonnement c'est l'argent qui permet d'exercer la torture => dénonciation du système judiciaire corrompu. Noter l'ironie de l'utilisation du terme « son prochain » qui selon la tradition chrétienne induit une notion d'égalité entre les hommes, alors qu'ici nous avons une relation d'asservissement antre le magistrat et le « prochain » qu'il s'est payé le droit de torturer.

Dans le quatrième, la critique de Voltaire porte sur la disproportion entre les chefs d’accusation et la sentence du chevalier de la Barre. Les faits dont le chevalier est accusé paraissent bien anodins : « le chevalier […] fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau ». La gradation annoncée par « et même » est ironique car la seconde accusation est tout aussi anodine que la première.
L'accusé semble avoir avoué sous la torture des faits non réels : « le chevalier de La Barre […]fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies ».
Voltaire insiste sur les circonstances atténuantes : sa jeunesse (à plusieurs reprises), ses origines familiales, son esprit et sa grande espérance. La relance ininterrompue de la phrase permet d’insister sur son innocence. Voltaire montre aussi la barbarie à l’état pur et insiste sur l’absurdité.

Dans ce paragraphe, Voltaire est très ironique quant à la gravité des faits reprochés au chevalier de la Barre, et à l'usage de la torture pour le faire avouer, non pas ces fautes anodines, mais des détails sur ces fautes : « ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête. ».
L'horreur du châtiment est montrée par un rythme ternaire et l'anaphore de « qu'on » : « qu'on on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main et qu'on brûlât son corps ». Notons également l'assonance en [a] qui donne une musicalité agréable à ces pratiques horribles => ironie de Voltaire.
Voltaire compare les juges d'Abbeville aux sénateurs romains => il veut ainsi dire que ces gens ont des pratiques datant de l'antiquité => dénonciation de la justice française.

Tout ceci a pour but de provoquer une réaction d’indignation du lecteur français, sans que Voltaire n'intervienne souvent personnellement. Le procédé essentiel est l’ironie pour convaincre le lecteur.


3. Dénonciation de la cruelle nation française

Dans le troisième paragraphe, Voltaire parle du décalage entre les Français et les Anglais qu’il qualifie d’inhumains car ils ont pris le Canada à la France. Ceci est ironique, car exagéré, et il condamne donc la France dans ce paragraphe car la France pratique encore la torture au contraire de l'Angleterre. On remarquera aussi que, dans un autre ouvrage, Voltaire fait l'éloge de la monarchie anglaise : Lettres Philosophiques.

« Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain ». « inhumanité » est mis en opposition avec « fort humain ». Dans cette phrase, Voltaire exprime directement sa thèse car en disant qu'il « ne sai[t] pourquoi » les Français passent pour un peuple fort humain, il veut donc dire qu'il pense que les Français manquent d'humanité car ils pratiquent la torture. Cet avis de Voltaire est mis en exergue car le paragraphe est court => mis en relief. C'est d'ailleurs le seul passage dans le texte où Voltaire emploie le « je ».
Notons ici un raisonnement illogique des Français : ils pensent que les Anglais sont cruels (« inhumanité »), et ils s'étonnent qu'ils aient abandonné la torture => signifie que du point de vue des Français la torture est cruelle, alors qu'elle est autorisée en France !

Dans le dernier paragraphe de l'extrait étudié, Voltaire fait l'inventaire de toutes les qualités de la France : « par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra »… en insistant sur le raffinement. Pourtant, toutes ces qualités sont annihilés aux yeux de Voltaire par le fait que la France pratique la torture : « il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française. ».





Conclusion

    En utilisant brillamment l'ironie, Voltaire réalise en réalité une dénonciation sans ambiguïté de la torture et de la justice française.
    Voltaire utilise ici un procédé bien connu : Plaire pour instruire. Il s’adresse à l’imagination, à la sensibilité et amène le lecteur à tirer sa propre conclusion. Il essaye de toucher les Français par leur orgueil en leur montrant qu’ils se comportent toujours de manière obscure. L’émotion de Voltaire est contenue.
    La torture sera abolie en France par Louis XVI entre 1780 et 1788, soit une dizaine d'année après la publication du texte de Voltaire.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur l'article Torture de Voltaire