Je ne peux pas oublier

Jean Giono





Introduction

    Ce texte est un extrait de Refus d'obéissance publié en 1937, l'auteur est Jean Giono, écrivain français né à Manosque. Il a été accusé de collaboration avec le gouvernement de Vichy : légende autour de Jean Giono. Il a été arrêté à deux reprises. Il sera relâché sans inculpation en 1945. Inculpé en 1939 et arrêté le 8 septembre 1944 et libéré en 1945. Pacifiste convaincu.

    Ce texte présente une dénonciation virulente de la guerre, en particulier celle de 14-18.

Lecture du texte

    Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l'entends, je la subis encore. Et j'ai peur. Ce soir est la fin d'un beau jour de juillet. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L'air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L'horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marquent.

    J'ai été soldat de deuxième classe dans l'infanterie pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec M. V., qui était mon capitaine, nous sommes à peu prés les seuls survivants de la 6ème compagnie. Nous avons fait les Epargnes, Verdun-Vaux, Noyons-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l'attaque de Pinon, Chevrillon, le Kemmel. La 6ème compagnie a été remplie cent fois et cent fois d'hommes. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d'hommes, enfin quand il n'en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois et cent fois d'hommes. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, V. et moi. J'aimerais qu'il lise ces lignes. Il doit faire comme moi le soir : essayer d'oublier. Il doit s'asseoir au bord de sa terrasse, et lui, il doit regarder le fleuve vert et gras qui coule en se balançant dans des bosquets de peupliers. Mais, tous les deux ou trois jours, il doit subir comme moi, comme tous. Et nous subirons jusqu'à la fin.

Annonce des axes

I. Les réalités de la guerre

  1. La guerre vue par un soldat
  2. La précision des faits et des lieux
  3. La déshumanisation

II. La sérénité présente de la nature

  1. Le paysage du narrateur
  2. Le paysage du capitaine

III. Les traumatismes de la guerre

  1. Le passé toujours présent
  2. Le sentiment d'une faute que rien ne peut laver

Commentaire composé

I) Les réalités de la guerre

    1. La guerre vue par un soldat
    2. Elle apparaît dans le 2ème paragraphe. Elle a un effet rétrospectif au passé c'est-à-dire une relation objective des faits à l'état brut. La guerre est vue par un soldat, Jean Giono, d'où la présence du pronom "Je" : "J'ai été" l.9.

      "Je" est un témoignage authentique, cela n'été qu'un simple soldat sans grade. "Il a servi dans les régiments de montagnes" l.10 dans les Alpes de Haute-Provence.

      Il se pose en victime dont l'histoire banale est arrivée à tant d'autres soldats. Langue simple, voire familière. "Des fois…" l.1.

      On éprouve un sentiment de vérité, sincérité pour rendre plus réel, plus grande précision, des faits et des lieux qui donnent plus de réalisme.

    3. Faits et lieux.
    4. Giono insiste beaucoup sur les lieux : l.12-13. Enumération de lieux dit petit village ou hameau autrefois inconnus -> devenus célèbres par des massacres qui s'y sont déroulés. Litanie (toujours la même répétition) du nom énuméré.

      Certains chiffres reviennent de manière obsessionnelle.

      "6ème" l.13-14-18 -> impression de vérité. Après 20 ans. Il insiste sur "4 ans" d'horreur. Il insiste sur le nombre "100" l.14, l.18, l.19, il revient sans cesse avec d'autres termes qui renvoient au chiffre l.16 "Quant le boisseau était vide ", l.18 "on a ainsi rempli". Ces expressions renforcent l'idée d'horreur -> la guerre est une mangeuse d'homme.

    5. Déshumanisation

La métaphore du grain de blé l.15 "Comme un boisseau", l.15-16 "Quant le boisseau…", l.17 "on le remplissait…". Répétition du verbe "remplir".

La métaphore du grain de blé -> la vie humaine n'a aucune valeur -> devenue grain. Seul compte la masse. L'homme perd son identité. L.18 "homme frais". En particulier, l.17 "Ceux qui sont…". Les hommes devenus grain. Indifférence sur la valeur de l'homme. On s'en sert comme on se servirait d'objets. Utilisation du pluriel.

La guerre est une machine (meule) -> qui tue et broie l'homme. Cette idée est exprimée par une métaphore filée (qui suit tout au long du texte).

Cela est terrible pour lui donc le dénonce l.20 "Nous sommes de tout ça les derniers survivants" expression péjorative.

Dans sa dénonciation de la guerre, Giono dénonce le pouvoir anonyme "on", pronom indéfini sans visage.

Plus le pouvoir est anonyme et plus le crime est grand.

Pour Giono c'est une façon de dénoncer le manque de responsabilité de ceux qui déclenchent la guerre, par le mot l. 17-18-19 "on", il dénonce l'état, les politiciens, l'état major qui sont des marchants de canon.

II) La sérénité présente dans la nature

    1. Paysage du narrateur
    2. 20 ans au passé et autour du narrateur, la nature est douce et paisible cf l.3 ce soir est la fin d'un beau jour de juillet. On constate que la liaison est rassurante l.4-5-6. Les valeurs sont chaudes : jaune l.4 "blé", roux l.4 "rousse".

      Nous sommes en été dans un beau jour de juillet. Situation dominante l.4 "sous moi, …rousse". Il va y avoir la moisson : activité intense et grande solidarité. Tout ensemble être au mieux. "Chaque année…" immémoriale. Tout semble en harmonie : harmonie des couleurs et du travail.

      L.5 "L'air, la terre, le ciel…" sérénité et paix. Cette nature a pourtant des limites puisque malgré le temps "Vingt ans ont passé…" et depuis vingt ans (répétition l.5-6), le souvenir est toujours présent, l.6 "L'horreur…est toujours en moi" et l'image du blé paisible (métaphore filée).

      L.3 à 5 : phrases simples, sérénité et paix, assonance en "ou", "é", "oi".

      L.6 à 8 : rythmes saccadés et sonorités plus agressive, forte ponctuation, allitération en "erre" : "guerre", "terre"…

    3. Paysage du capitaine

Il doit faire la même chose que Giono. Ce sont tous les deux les derniers survivants.

Paysage différent de celui de Giono :

- par sa couleur blé ¹ vert des feuilles et des peupliers

bleu du ciel et de la terre ¹ l'eau nourricière l.22 "gras"

nature riche et harmonieuse

"le fleuve se balance" connotation harmonique évoquant la paix et la sérénité de la nature.

Dans ce paysage, où l'eau symbolise le temps qui passe, le souvenir et la tache de la guerre sont ineffaçables : l.23 "mais…" forte valeur oppositionnelle, l.24 "traumatisme éternel".

III) Les traumatismes

    1. Le passé toujours présent
    2. "Je ne peux pas oublier la guerre ", cette phrase est celle qui articule tout le texte. Impossibilité d'oublier…mais il voudrait.

      En effet, pour les survivants, le désir serait de l'oublier. Giono ne désire pas le devoir de mémoire, au contraire, il voudrait oublier car pour lui, la guerre est une blessure du corps et de l'âme puisque vingt ans après, il a encore des accès de fièvre -> maladie l.2-3 "Je la sens…", "brusquement" accès brutal à l'énumération.

      Figures de styles : énumération, gradation, une répétition du pronom "je".

      Exprimé par les sens, c'est une maladie incurable qui le condamne à souffrir et à vivre avec, alors le passé est toujours présent.

      Il vit avec ce souvenir -> il ne peut plus vivre normalement : brièveté des accalmies "deux ou trois jours" l.2. Expérience douloureuse physiquement et moralement qui se répète par crise comme tous les autres combattants et survivants. C'est une marque indélébile.

      Répétition de "Je porte la marque…". Du "je", expérience personnelle, au "tous", expérience de tout le monde.

    3. Le sentiment d'une faute que rein ne peut laver

    1. Cette marque se "subit" l.3.
    2. Tous ceux qui ont fait la guerre subissent de lourdes séquelles. Marque émotive et sèche, phrase simple "J'ai peur…".

      Le verbe subir revient trois fois "Je la subis…" l.3, l.24 2x.

      De plus, cette tache revient et apparaît comme une obsession : caractère obsessionnel. 20 ans après, il la perçoit encore dans sa chair. Grande concision de la phrase l.3 "J'ai peur" : 3 syllabes brèves et frappantes. Ici, son courage est cet aveu et non pas de se couvrir d'héroïsme -> dévalorisation de la guerre. Il faut avoir peur de la guerre. Dans les lignes 7 et 8, la guerre est une horreur.

      La guerre est en quelque sorte un instinct peu favorable.

    3. Le symbole de la tache ici, est celui de la faute commise, ce sont les stigmates. Ils se sentent coupables. Ils pensent avoir participer à cette boucherie. Notion d'impureté. La guerre salit. Pour lui, ce qui est terrible, c'est que la guerre fait des survivants des éternels coupables. "toujours en moi" l.7-24.

La guerre change les hommes de manière définitive. Elle a quelque chose de monstrueux parce qu'elle est éternelle et qu'elle va condamner ses participants qui vont être traînés par cette souillure toute leur vie.

Ils ont contribuer à la guerre comme des hommes objets l.9-20 "boisseau…".

Ils traîneront ce traumatisme jusqu'à la fin.

Conclusion

    Tout effort d'oublier est impossible ; ils sont doublement coupables car ils ont survécu.




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