Le lobe à monstres

Henri Michaux - Epreuves, Exorcisme (1946)





Plan de la fiche sur Le lobe à monstres de Henri Michaux :
Introduction
Texte du poème Le lobe à monstres
Annonce des axes
Commentaire littéraire


Introduction

    Passionné de voyages réels et imaginaires, Henri Michaux (1899 - 1984) dans le poème Le lobe à monstres (recueil Epreuves, Exorcisme, 1946) se lance à la découverte de son cerveau dont il approche les lobes. L’un d’eux attire son attention : le Lobe à monstres, lieu de vie et de mort, lieu de poésie, peut-être, envers lequel il avoue sa dépendance.
    Marchant à l’orée du fantastique, ce curieux promeneur nous plonge dans un univers inconnu, inquiétant et rassurant à la fois : serait-il en train de découvrir les racines de la poésie ?


Texte du poème Le lobe à monstres

Le lobe à monstres

    Après ma troisième rechute, je vis par la vue intérieure mon cerveau gluant et en replis, je vis macroscopiquement ses lobes et ses centres dont presque aucun ne fonctionnait plus et je m'attendais plutôt à voir pus ou tumeur s'y former.
    Comme je cherchais un lobe qui fût encore en bonne santé, j'en vis un, que le ratatinement des autres démasqua.
    Il était en pleine activité et des plus dangereuses, en effet c'était un lobe à monstres. Plus je le vis, plus j'en fus sûr.
    C'était le lobe aux monstres, habituellement réduit à un état inactif, qui dans la défaillance des autres lobes, tout à coup par une puissante suppléance, me fournissait en vie ; mais c'était, soudée à la mienne, la vie des monstres. Or j'avais déjà eu dans toute ma vie, le plus grand mal à les tenir en rang subalterne.
    Peut-être étaient-ce à présent les ultimes tentatives de mon être pour survivre. Sur quelles monstruosités je pris appui (et de quelle façon !), je n'oserais pas le dire. Qui aurait cru que je tenais ainsi à ce point à la vie ?
    De monstres en monstres, de chenilles en larves géantes, j'allais me raccrochant...

Henri Michaux




Annonce des axes

I. Le lointain intérieur
1. Le récit d’un voyage
2. Initiation au monde intérieur
3. Les sensations

II. La poésie, une fabrique de monstres
1. L’invasion des monstres
2. Espoirs de survie
3. Images de la poésie



Commentaire littéraire

I. Le lointain intérieur

1. Le récit d’un voyage

Ce poème en prose ressemble à un reportage poétique : sur les pas du voyageur, nous découvrons un monde imaginaire. Comme un journaliste témoigne de ce qu’il a vu et entendu, le "je" rapporte ses découvertes et les commente en s’interrogeant sur leurs répercussions ("Qui aurait cru [...] ?" vers la fin du poème).
Le "je" est présent de bout en bout du poème, assurant l’aspect autobiographique donc naturel (par opposition à surnaturel) de ce "reportage poétique".


2. Initiation au monde intérieur

Chaque paragraphe du poème correspond à une étape du voyage, qui nous fait passer du naturel au surnaturel.
C’est d’abord l’état des lieux, puis la découverte du lobe à monstres marquée par la surprise (passé simple et jeu sur les articles indéfinis puis définis). Ensuite est expliqué le fonctionnement du lobe découvert. On arrive ici en pays étranger, comme le montrent les réticences du narrateur ("habituellement réduit à un état inactif"). L’utilisation d’un ton doctoral met en valeur l’étrangeté de ce qui se passe sous ses yeux. On entre, avec les deux paragraphes suivants, dans un monde cauchemardesque : aux ingrédients usuels du cauchemar ("monstres", "larves géantes") s’ajoute une inquiétude morale ("Peut-être étaient-ce à présent les ultimes tentatives de mon être pour survivre") et un tabou ("je n'oserais pas le dire") mis en valeur par l’exclamation ("et de quelle façon !").
On pénètre donc ici dans un univers qui doit rester caché : le narrateur ne nous dira pas tout au sujet de son "lobe à monstres".


3. Les sensations

Elles sont appelées à la rescousse pour rendre plus présent le lobe étrange. Michaux serait-il le descendant des "poètes voyants" invoqués par Rimbaud ?
Le champ lexical de la vue domine le poème. Mais ce sens est ici "déréglé", car il est tourné vers le paysage intérieur. Entre Rimbaud et les surréalistes, Michaux crée des images insolites. Les sensations tactiles sont elles aussi présentes, avec des connotations péjoratives ("gluant", "pus", "tumeur"...).
Par la vue et le toucher, le narrateur tente de traduire ses impressions de voyage, comme pour rapprocher de nous un univers si proche et si lointain à la fois.





II. La poésie, une fabrique de monstres

1. L’invasion des monstres

Découvrant aux yeux du lecteur un paysage qui oscille entre naturel et surnaturel, Michaux plonge progressivement son lecteur dans un univers fantastique inquiétant.
En effet, la maladie et la mort gouvernent l’avenir du cerveau d’un poète qui semble avoir renoncé à sa liberté : de gré ou de force, il s’est laissé envahir par les monstres. L’état maladif du poète-narrateur est sans cesse rappelé.
Les premiers mots suggèrent un passé marqué par des crises ("ma troisième rechute"). État morbide qui est confirmé par le champ lexical de l’affaiblissement ("en replis", "ratatinement", "défaillance", "ultimes tentatives", "survivre", "me raccrochant") ; on remarquera l’alternance de termes médicaux et familiers, fréquente dans l’œuvre de Michaux.
Le lecteur a l’impression d’assister à une longue agonie où les monstres jouent un rôle essentiel, mais dont on a du mal à décider s’il est positif ou négatif.


2. Espoirs de survie

En opposition avec l’affaiblissement généralisé, le lobe à monstres est en parfaite santé : c’est le dernier organe vivant du cerveau observé. Plusieurs images positives y sont liées. "Il était en pleine activité et des plus dangereuses" appelle l’image du volcan ("en activité"), susceptible de se réveiller à tout moment et d’émettre des matières en fusion. C’est l’union de la vie et de la mort.
La deuxième image fait du lobe à monstres un pourvoyeur de vie ("me fournissait en vie"), ce verbe n’est-il pas utilisé pour parler de la drogue ? Rappelons cependant que les expériences mescaliniennes de Michaux ne débutent qu’une dizaine d’années plus tard. Le verbe souligne en tout cas une dépendance avouée et ressentie comme maladive.
Le poème se ferme sur une troisième image, qui évoque une création à la fois monstrueuse ("monstres", "chenilles", "larves géantes"), mais féconde car les chenilles et les larves sont censées se transformer en un individu adulte, plus mature.


3. Images de la poésie

Les trois images rattachées au lobe à monstres associent toutes la monstruosité (danger d’ensevelissement, drogue, état larvaire) et la création (lave en fusion, sursaut de vie, papillons). Comment les interpréter ? Aucune piste n’étant donnée par Michaux, il faut inventer ! Le lobe à monstres pourrait être ce qui permet au poète de continuer à écrire. L’écriture serait synonyme de souffrance, d’inquiétude, mais elle est en même temps vitale pour le poète, d’où ce douloureux état de dépendance. Le fameux lobe serait la fabrique de poésie, d’où le secret conservé par le narrateur ("je n’oserais pas le dire").
Interdiction au lecteur d’entrer dans cette fabrique d’où sortent des monstres, ces monstres qui ne sont autres que les chimères inventées par l’auteur, c’est-à-dire ses poèmes. D’ailleurs, le lobe à monstres lui-même n’est-il pas l’une de ces chimères ?


Conclusion



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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse de Le lobe à monstres de Henri Michaux