L’Illusion Comique

Corneille

Acte III, scène 1





Introduction

Adraste vient d’apprendre qu’Isabelle ne l’aime pas et se rend chez Géronte pour le convaincre qu’il doit épouser Isabelle.

Hors-scène entre Géronte et sa fille qui ont un affrontement verbal comme nous le montrerons dans notre lecture analytique. L'autre problème que nous verrons est qu’il y a une argumentation déséquilibrée entre les 2 protagonistes. Ou encore : l’enjeu de cette scène est un discours polémique. Pour cela nous verrons tout d’abord que le débat s’appuie sur la force du père puis nous montrerons la présence d’une argumentation habile de la part d’Isabelle et enfin, nous analyserons l’importance de cette scène.



Lecture du texte



ACTE III
SCENE PREMIERE.


GERONTE.
Apaisez vos soupirs et tarissez vos larmes ;
Contre ma volonté ce sont de faibles armes :
Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs,
Ecoute la raison, et néglige vos pleurs.
Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même.
Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime ;
Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux,
Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous.
Quoi ! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse ?
En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse ?
Il vous fait trop d'honneur.

ISABELLE.
Je sais qu'il est parfait,
Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait ;
Mais si votre bonté me permet en ma cause,
Pour me justifier, de dire quelque chose,
Par un secret instinct, que je ne puis nommer,
J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer.
Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire
Soulève tout le coeur contre ce qu'on désire,
Et ne nous laisse pas en état d'obéir,
Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr.
Il attache ici-bas avec des sympathies
Les âmes que son ordre a là-haut assorties :
On n'en saurait unir sans ses avis secrets ;
Et cette chaîne manque où manquent ses décrets.
Aller contre les lois de cette providence,
C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence,
L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups
Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux.

GERONTE.
Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie ?
Quel maître vous apprend cette philosophie ?
Vous en savez beaucoup ; mais tout votre savoir
Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir.
Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine,
Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine ?
Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers ?
Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers ?
Ce fanfaron doit-il relever ma famille ?

ISABELLE.
Eh ! De grâce, monsieur, traitez mieux votre fille !

GERONTE.
Quel sujet donc vous porte à me désobéir ?

ISABELLE.
Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir.
Ce que vous appelez un heureux hyménée
N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée.

GERONTE.
Ah ! Qu'il en est encor de mieux faites que vous
Qui se voudraient bien voir dans un enfer si doux !
Après tout, je le veux ; cédez à ma puissance.

ISABELLE.
Faites un autre essai de mon obéissance.

GERONTE.
Ne me répliquez plus quand j'ai dit : " Je le veux."
Rentrez : c'est désormais trop contesté nous deux.

L’illusion Comique (1635), Corneille


Annonce des axes


Etude du texte

I. Un débat qui s’appuie sur la force du père.

a. Une relative impatience et insensibilité.

—› Géronte emploie l’impératif pour qu’elle arrête de pleurer.

—› " coupe net à la discussion.

b. Un père semi-démurge.

—› vers 629 : Je connais votre bien beaucoup mieux que vous-même.

—› champ lexical du devoir, de l’obligation.

—› met en avant les qualités d’Adraste comme un juge tout puissant pour mieux convaincre sa fille. Vers 634

c. Un père autoritaire, sarcastique.

—› emploie l’impératif

—› adjectifs qui vilipendent sa fille pour la rendre inférieure

—› mode indicatif (certitude)

—› champ lexical du pouvoir, de la puissance

—› il dévalorise Matamore, l’ennemi d’Adraste qu’il croit être son prétendant

—› questions oratoires, ironiques

—› antiphrases ironiques : dire le contraire de ce que l’on pense aux vers 659-660, antiphrase hyperbolique au vers 660. Ton injonctif.

 

II. Une habile argumentation d’Isabelle.

a. Schéma, structure argumentative.

La première réplique d’Isabelle est longue, sans tâtonnement mais avec force, elle fait une concession "je sais qu’il est parfait" concernant l’éloge d’Adraste : mea culpa en admettant les qualités d’Adraste. Elle emploie un terme mélioratif mais très vite elle justifie son opposition aux choix paternels en osant répondre à la question de Géronte. C’est pour mieux contre argumenter. Elle commence par le connecteur d’opposition "mais". Elle dit qu’elle ne peut pas exercer son libre-arbitre au vers 638, qu’elle est soumise aux lois du destin car une force céleste la domine et désobéir la mettrait en grave péril (valeur religieuse). Elle oppose cet argument religieux à l’autorité de son père. De plus, elle emploie une ponctuation forte, vers 662.

b. Au niveau de l’énonciation.

—› déictique perso "je" pour faire son mea culpa, reconnaître son infériorité.

—› rapidement, elle emploie des tournures générales impersonnelles "nous" vers 641, 642 ; "notre" vers 643 ; "on" vers 647.

—› emploi du mode impersonnel : l’indicatif vers 649, 650, 651

=› sentence, maxime solennel donc convaincre son père ; valeur atemporelle.

c. Une volonté de se déculpabiliser.

En plus des tournures générales, on a le champ lexical des chaînes : attaches, assorties, unir, chaîne. L'idée d’attachement, d’aliénation (soumission), souligne l’idée qu’elle est irresponsable de ses sentiments.

Isabelle emploie une réelle argumentation contrairement au père qui ne s’appuie pas sur un raisonnement mais sur sa force paternelle.

 

III. L’importance de cette scène.

a. Dans l’intrigue.

—› refus de Géronte laisse présager une fin funeste, tragique, vers 661 ; 672 mais la détermination d’Isabelle annonce des rebondissements.

b. Pour Pridamant.

C’est une 1ère catharsis grâce à un effet de symétrie, de miroir. En effet Pridamant serait le double de Géronte pour l’abus du pouvoir paternel et Clindor, le double d’Isabelle. Géronte est antipathique pour nous et Pridamant pourra remettre en cause lui et son attitude envers Clindor.

c. Importance pour nous et les parents.

—› une dénonciation impressive, connotative. L’idée d’Aristote que le théâtre est cathartique s’illustre ici si Corneille arrive à changer dans le public certains parents trop autoritaires.


Conclusion :

–––› Bilan

ouverture : Roméo et Juliette, L’école des femmes






Retourner à la page sur L'illusion comique !
Retourner à la page sur l'oral du bac de français !


Merci à Amandine qui m'a envoyé cette fiche...