L’illusion Comique

Corneille - 1635

ACTE I, scène 1 (vers 1 à 46)





Introduction

      L’illusion comique a été écrite en 1635 par Pierre Corneille, écrivain du XVIIème siècle. Cette tragi-comédie connaît un grand succès à cette époque mais ne respecte guère les règles du théâtre classique. Les cinq actes ont une longueur, des tons et des sujets très divers et le premier s’apparente plutôt à un prologue. En quoi cette scène n’est pas une scène d’exposition classique ? Nous verrons tout d’abord comment est présentée l’intrigue de la pièce puis de quelle façon est amorcée la présentation du magicien.

Lecture

ACTE I.
SCENE PREMIERE.


DORANTE.
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature,
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas : son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher ;
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ;
Malgré l'empressement d'un curieux désir,
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir :
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Où pour se divertir il sort de sa demeure.

PRIDAMANT.
J'en attends peu de chose, et brûle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.
Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
A caché pour jamais sa présence à mes yeux.
Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence,
Contre ses libertés je roidis ma puissance ;
Je croyais le dompter à force de punir,
Et ma sévérité ne fit que le bannir.
Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite :
Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite ;
Et l'amour paternel me fit bientôt sentir
Il l'a fallu chercher : j'ai vu dans mon voyage
Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage :
Toujours le même soin travaille mes esprits ;
Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris.
Enfin, au désespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts,
J'ai déjà sur ce point consulté les enfers.
J'ai vu les plus fameux en la haute science
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience :
On m'en faisait l'état que vous faites de lui,
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.


Annonce des axes

Etude

I - MISE EN PLACE DE L’INTRIGUE (vers 19 à 46)

1 - Tourment et malheur d’un père

- champ lexical des tourments et des regrets : Pridamant à fait fuir son fils.
- antithèse (vers 30 à 32) = contraste entre son comportement passé et celui qu’il voudrait avoir.
- Emploi de l’imparfait pour décrire ce qui le tourmente
- Alexandrin : comme dans une tragédie
- Analepse : raconte ce qui c’est passé

2 - Scepticisme de Pridamant

- Chiasme (vers 19 et 20) montre son doute vis à vis d’Alcandre.
- Il exprime son doute aussi en racontant ces diverses expériences pour retrouver son fils (vers 40 à 46), utilisation de la négation : "ne … rien" (vers 46) et les vers 44,45 et 46 montrent les échecs précédents.

Transition : Au grand malheur de Pridamant il existe tout de même une solution ; un étrange homme vivant dans une grotte terrifiante.


II - UN MAGICIEN ETONNANT (vers 1 à 18)

1 - Une grotte terrifiante

- Champs lexicaux de l’obscurité, de la terreur : Description du cadre spatial, atmosphère mystérieuse et terrifiante
- Le son "r" (vers 1,2 et 3) renforce l’image sombre et caverneuse de la grotte.

2 - Un homme hors du commun

- Champs lexical de la voyance et de l’esprit, capacité extraordinaire du magicien décrite par Dorante qui fait son éloge
- Il est présenté comme tout puissant et peut-être égal à Dieu, il "commande à la nature" (vers 1).
- Il a le droit de vie et de mort sur les personnes


Conclusion

      Cette première scène remplit donc quelques règles d’une scène d’exposition classique. En effet, elle nous présente les personnages, l’intrigue ainsi que le lieu de l’action. Mais, la présence du magicien et l’absence de héros nous fait douter du caractère classique de cette scène. Tout cela nous permet de dire que cette scène est du style baroque. La question se pose de savoir si les sentiments de Pridamant envers son fils sont sincère ou est-ce une illusion ?




AUTRE ETUDE - - SCENE ENTIERE

Introduction

      Cette scène est une scène d’exposition : deux personnages sont présents : Pridamant, qui a perdu son fils, et Dorante, qui connaît le magicien. Un personnage est absent : il s’agit d’Alcandre, le magicien que Pridamant s’apprête à rencontrer.
      On passe du réel à l’illusion et on est mis au courant de la quête du père.


I - Une scène d’exposition

Cette scène pose les deux personnages, qui ne sont pas très importants, et les éléments qui justifieront la forme de l’histoire.
On comprend pourquoi Pridamant se trouve là et pourquoi Dorante l’entraine à consulter un magicien qui pourrait lui donner des nouvelles de son fils.
C’est surtout une scène informative, particulièrement la tirade de Pridamant : elle nous renseigne sur sa recherche, se durée…
• L’événement perturbateur : Pridamant est responsable à part entière
«Ce fils, ce cher objet (terme spécifique du XVIIème siècle) de mes inquiétudes,
    Qu’ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
    Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux».
Cette perte semble être irréversible : la situation est dramatique et sans issue et elle est due à une attitude abusive, développée dans la seconde partie des vers 22, 26, 27 et 28. Pridamant insiste sur son attitude pour se repentir.
• Le repentir : il est provoqué par l’amour paternel qui construit l’opposition entre un fils révolté et un père conscient de ses erreurs par l’antithèse du vers 32. Il y a une correspondance entre l’outrage et l’injuste rigueur par la même construction.
• La recherche : elle est vaine de toutes les manières (énumération accumulative au vers 34). Elle entraîne la souffrance (vers 35, 36 et 37), le désespoir total qui ressort dans l’expression négative plus rien» au vers 38. Il y a une progression dans la souffrance jusqu’à la disparition de l’espoir. Dorante se pose donc en confident. On commence au cœur du problème, «in media res».


II - Du réel à l’illusion

1 - Un état d’esprit

La tirade de Pridamant nous apprend qu’il a déjà eu recours à la magie. Son attitude antérieure justifie cette dernière extrémité.
Dans la tirade de Dorante le champ lexical des enfers et des ténèbres renvoie à la grotte ; alors que dans la tirade de Pridamant il renvoie au désespoir.
La descente aux enfers est une référence à la mythologie ; on ne remonte pas des Enfers ; cette «descente aux Enfers» justifie la peur du père. Il y a une opposition entre l’enfer mythologique (vers 40) et l’enfer chrétien (vers 45).
Le vocabulaire du sombre est plus symbolique qui s’y attache. La souffrance l’a mené dans des situations dangereuses : «il a consulté», «il a vu», «déjà».
Les deux chiasmes qui encadrent sa réplique se répondent. Le dernier à quel point il est désespéré car les enfers le laissent dans une ambivalence déjà visible dans le premier chiasme : les idées sont croisées mais ne lui apportent aucune réponse.

2 - Un lieu métaphorique

La grotte renvoie aux enfers qui restent silencieux. Cette démarche l’amène devant cette grotte ayant des liens avec l’enfer. C’est une demeure mais avant tout «un affreux séjour», «lieux sombres» et c’est là où l’on effectue le «commerce des ombres» et où il y a mille morts.
C’est une description d’un lieu infernal, une métaphore de l’enfer. Il est là pour faire peur.
Il est présent dans l’opposition «nature»/ «artifice» : «l’art commande à la nature», « palais…grotte obscure…rocher…mur invisible…rempart…funeste bord». Ce lieu présente une ouverture qui est une «large bouche» (v.9) et l’air y est inaccessible (v.10) ; cette description renvoie à la dévoration et à l’étouffement qui elles-mêmes sont une manifestation de la souffrance de Pridamant.
Rien n’y est réel (« rayon d’un faux jour… éclat douteux»). La nature est soumise à l’artifice.

3 - Alcandre le metteur en scène : entre magie et dramaturgie

Le mot mage vient du grec magos : prêtre qui interprète les songes. Son rôle est de plonger les autres personnages et le spectateur dans l’illusion.
Le mage devient le metteur en scène de la demande de Pridamant ( art…art…celui qui dirige la nature et qui est capable de produire des effets…son art à de quoi punir…»).
Il est présenté comme quelqu’un qui peut agir comme il l’entend ( entretient…perd…se montre…n’admet …n’avancez pas…qui l’importune ou bien qui l’offense…attendent son loisir»). C’est un personnage qui se tient à distance de ce qui viendrait le troubler ; il tient ses distances pour être le maître de ses magies illusoires.
«ce grand mage dont l’art commande à la nature» : c’est quelqu’un qui construit une illusion qui réagit quand on le dérange, il utilise la mise en scène puisqu’il faut attendre son loisir.
Le lieu est inaccessible donc la scène est sombre, le décor construit, la grotte est organisée et ressemble à un théâtre dont Alcandre serait le dramaturge. Toute cette théâtralité est renforcée par un champ lexical du spectateur : « n’avancez pas…un curieux désir…attendent son loisir » et par celui de l’acteur : « chaque jour il se montre…pour se divertir ». Alcandre crée et construit l’illusion théâtrale, le tout restant en restant maître de son art.


Conclusion

    Le début de la scène construit un premier terme du titre de la pièce (illusion) en se rapprochant de l’illusion baroque propre à cette époque.






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