L’illusion Comique

Corneille - 1635

ACTE I, scène 1 (vers 1 à 46)






Plan de la fiche sur la scène d'exposition (Acte I, scène 1) de L’illusion comique de Corneille :
Introduction
Lecture de la scène 1 de l'acte 1
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    L'illusion comique a été écrite en 1635 par Pierre Corneille (1606 - 1684), écrivain du XVIIème siècle. Cette tragi-comédie connaît un grand succès à cette époque mais ne respecte guère les règles du théâtre classique. Les cinq actes ont une longueur, des tons et des sujets très divers et le premier s'apparente plutôt à un prologue.

    Cette scène 1 de l'acte 1 de L'illusion Comique est une scène d'exposition : deux personnages sont présents : Pridamant, qui a perdu son fils, et Dorante, qui connaît le magicien. Un personnage est absent : il s'agit d'Alcandre, le magicien que Pridamant s'apprête à rencontrer.

L’illusion comique - Acte I, scène 1



Lecture de la scène 1 de l'acte 1

ACTE I - SCENE PREMIERE

DORANTE.
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature,
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas : son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher ;
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ;
Malgré l'empressement d'un curieux désir,
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir :
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Où pour se divertir il sort de sa demeure.

PRIDAMANT.
J'en attends peu de chose, et brûle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.
Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
A caché pour jamais sa présence à mes yeux.
Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence,
Contre ses libertés je roidis ma puissance ;
Je croyais le dompter à force de punir,
Et ma sévérité ne fit que le bannir.
Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite :
Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite ;
Et l'amour paternel me fit bientôt sentir
Il l'a fallu chercher : j'ai vu dans mon voyage
Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage :
Toujours le même soin travaille mes esprits ;
Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris.
Enfin, au désespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts,
J'ai déjà sur ce point consulté les enfers.
J'ai vu les plus fameux en la haute science
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience :
On m'en faisait l'état que vous faites de lui,
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.

[…]

Extrait de L'illusion Comique - Acte I, scène 1 - Corneille




Annonce des axes

I. Mise en place de l'intrigue
1. Tourments et malheur d'un père
2. Scepticisme de Pridamant

II. Un magicien étonnant
1. Une grotte terrifiante
2. Un homme hors du commun



Commentaire littéraire

I. Mise en place de l'intrigue

Cette mise en place de l'intrigue est donnée dans la tirade de Pridamant.

1. Tourments et malheur d'un père

Dans sa tirade, Pridamant explique qu'il est à la recherche de son fils depuis 10 ans :
« Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux ».

L'intrigue est donc présentée : on comprend pourquoi Pridamant se trouve là et pourquoi Dorante l'entraine à consulter un magicien qui pourrait lui donner des nouvelles de son fils.

Pridamant utilise le champ lexical de la tristesse (« pleurai », « désespoir », « peine », « ennui ») : Pridamant à fait fuir son fils, et il le regrette.

Dans le discours de Pridamant, on sent le regret de son attitude trop sévère envers son fils qui l'a fait fuir (par exemple « Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite », « des traitements trop rudes », « je roidis ma puissance », « à force de punir »).
Pridamant insiste sur sa mauvaise attitude envers son fils, et montre qu'il est conscient de ses erreurs passées pour se repentir. Tout est résumé dans un seul vers : « Et ma sévérité ne fit que le bannir ».

On sent l'amour de Pridamant pour son fils :
- « Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes » -> le mot « fils mis en valeur par sa place en début de vers et par l'anaphore de « ce »,
- « l'amour paternel ».

Pridamant emploie l'imparfait pour décrire ce qui le tourmente, ce qui montre qu'il regrette le passé. On a une utilisation d'une analepse (revenir sur un événement passé dans un récit en cours) : pour raconter ce qui s'est passé.

Les vers sont en alexandrins : comme dans une tragédie.


2. Scepticisme de Pridamant

Les expériences passées de Pridamant pour rechercher son fils le poussent au scepticisme.

Sa recherche de son fils est restée vaine. L'énumération accumulative « Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage » montre qu'il a parcouru le monde pour retrouver son fils.
Le désespoir total ressort dans l'expression négative « plus rien ». Il y a une progression dans la souffrance jusqu'à la disparition de l'espoir.

Au début de sa tirade, Pridamant utilise des oppositions au sein du même vers qui montrent en même temps son scepticisme envers le recours au magicien Alcandre, mais également son espoir :
« J'en attends peu de chose, et brûle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. »
Ces 2 vers ont un rythme binaire avec les oppositions mises en valeur car séparées à l'hémistiche.

La fin de la tirade de Pridamant nous apprend qu'il a déjà eu recours à la magie (« J'ai vu les plus fameux en la haute science / Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience »). Mais ce recours n'a pas fonctionné, ce qui explique qu'il doute du bien-fondé du recours au magicien Alcandre.

Pour montrer son scepticisme, Pridamant utilise le mot « enfers » pour qualifier la magie. Pridamant personnifie pour montrer que cela n'a pas fonctionné :
« L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre. »
Ce chiasme montre à quel point il est désespéré car les enfers le laissent dans une ambivalence : les idées sont croisées mais ne lui apportent aucune réponse.

Transition : il existe tout de même une solution au malheur de Pridamant : un étrange homme vivant dans une grotte terrifiante.


II. Un magicien étonnant

Le magicien est décrit dans la tirade de Dorante.

1. Une grotte terrifiante

Dorante se pose en confident de Pridamant. La pièce de théâtre commence au cœur du problème -> début In media res.

La solution de Dorante pour Pridamant est Alcandre, un magicien vivant dans un lieu terrifiant.
Dorante utilise les champs lexicaux de l'obscurité (« grotte obscure »…), de la terreur (« affreux », « ombres »…) : description du cadre spatial, atmosphère mystérieuse et terrifiante (« un affreux séjour », « lieux sombres », « commerce des ombres »…).
L'allitération en [r] (vers 2 et 3) renforce l'image sombre et caverneuse de la grotte.

La grotte renvoie aux enfers qui restent silencieux, c'est une métaphore de l'enfer.

Ce lieu présente une ouverture qui est une « large bouche » et l'air y est « inaccessible » ; cette description renvoie à la dévoration et à l'étouffement qui elles-mêmes sont une manifestation de la souffrance de Pridamant.
Rien n'y est réel (« rayon d'un faux jour », « éclat douteux »). La nature est soumise à l'artifice.


2. Un homme hors du commun

Le mot mage vient du grec magos : prêtre qui interprète les songes. Son rôle est de plonger les autres personnages et le spectateur dans l'illusion.

Dorante utilise les champs lexicaux de la voyance et de l'esprit, capacité extraordinaire du magicien décrite par Dorante qui fait son éloge.
Le magicien est présenté comme tout puissant et peut-être égal à Dieu : « d'un mot [il] renverse la nature » (vers 1).
Le magicien a le droit de vie et de mort sur les personnes « Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ».
Malgré son aspect terrifiant et dangereux, ce mage attise les curiosités des hommes « l'empressement d'un curieux désir ».

Alcandre construit une illusion, il utilise la mise en scène puisqu'il faut attendre son loisir.
Le lieu est inaccessible donc la scène est sombre, le décor construit, la grotte est organisée et ressemble à un théâtre dont Alcandre serait le dramaturge. Toute cette théâtralité est renforcée par un champ lexical du spectateur : « n'avancez pas… un curieux désir… attendent son loisir » et par celui de l'acteur : « chaque jour il se montre… pour se divertir ». Alcandre crée et construit l'illusion théâtrale, le tout restant en restant maître de son art.





Conclusion

    Le début de cette scène d'exposition (scène 1 de l'acte 1) de L'illusion Comique remplit donc quelques règles d'une scène d'exposition classique. En effet, elle nous présente les personnages, l'intrigue ainsi que le lieu de l'action. Mais, la présence du magicien et l'absence de héros nous fait douter du caractère classique de cette scène. Tout cela nous permet de dire que cette scène est du style baroque. La question se pose de savoir si les sentiments de Pridamant envers son fils sont sincères ou est-ce une illusion ?

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur la scène 1 de l'Acte 1 de L’illusion comique de Corneille