L'Ile des Esclaves

Marivaux

Scène I

De "IPHICRATE : Avançons, je t'en prie." à "...prends-y garde"




Plan de la fiche sur la Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Suite à un naufrage, Iphicrate, un jeune maître athénien et Arlequin, son esclave, ont échoué sur l'île des esclaves, habitée par d'anciens esclaves qui suppriment les maîtres ou qui les jettent dans l'esclavage. Alors que Iphicrate désormais en danger, est pressé de partir à la recherche de ses camarades, et qu'il espère quitter l'île le plus rapidement possible, Arlequin ralentit le pas et n'a pas les mêmes intentions que son maître.
    Arlequin, dans ce passage de L'île des esclaves, quitte son rôle d'esclave et expose la nouvelle situation dans laquelle le maître, Iphicrate, va subir l'épreuve de l'esclavage.
    Dans une première partie, nous étudierons la réaction entre les deux personnages et enfin une reconnaissance du théâtre chez Marivaux.

Marivaux
Marivaux



Texte étudié

Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux

[...]

IPHICRATE : Avançons, je t'en prie.
ARLEQUIN : Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.
IPHICRATE : Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.
ARLEQUIN, en badinant : Badin, comme vous tournez cela ! (Il chante.)
                    L'embarquement est divin,
                    Quand on vogue, vogue, vogue ;
                    L'embarquement est divin
                    Quand on vogue avec Catin.
IPHICRATE, retenant sa colère : Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.
ARLEQUIN : Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.
IPHICRATE : Eh ne sais-tu pas que je t'aime ?
ARLEQUIN : Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge.
IPHICRATE, un peu ému : Mais j'ai besoin d'eux, moi.
ARLEQUIN, indifféremment : Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !
IPHICRATE : Esclave insolent !
ARLEQUIN, riant : Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes ; mauvais jargon que je n'entends plus.
IPHICRATE : Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?
ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux : Je l'ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes, j'étais ton esclave ; tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres.
Il s'éloigne.
IPHICRATE, au désespoir, courant après lui, l'épée à la main : Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.
ARLEQUIN : Doucement ; tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde.



Annonce des axes

I. Une inversion des rôles
II. Les relations entre les personnages
III. Une autre conception du théâtre



Commentaire littéraire

I. Une inversion des rôles

    Iphicrate essaye de maintenir l'ordre ancien et de ne pas accepter les changements. Il a peur de perdre la liberté sur cette île, et c'est pour cela qu'il aimerait vite partir de cette île. Comme il a besoin de son esclave pour retrouver d'éventuels compagnons qui auraient survécu au naufrage, il adopte une fausse amabilité envers Arlequin, il devient poli avec lui (par exemple "je t'en prie."). Arlequin ne manque pas d'ironiser sur cette nouvelle politesse : "comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.", faisant ainsi preuve d'insolence et montrant déjà que les rapports maître / valet ne sont plus les mêmes.
    Mais malgré sa peur, Iphicrate continue d'insulter son esclave ("Esclave insolant"), de rappeler les chaînes qui lient le maître à l'esclave et même de le menacer ("Tu ne mérites pas de vivre"). Ses interrogations montrent qu'il ne comprend pas la situation. Son désespoir est montré par le vocabulaire et les didascalies. Le maître est déstabilisé, il a peur de perdre sa liberté, il essaye de résister à ces nouvelles règles.

    Panique et peur profonde du maître dans ce nouvel état social. Arlequin rie, il raisonne, développe l'enjeu de la pièce, il se moque du maître, il rit de sa liberté nouvelle ("Ah, Ah vous parlez la langue d'Athènes, mauvais jargon que je n'entends plus"). Il va mettre en pratique les nouveaux rapports directement. Il endosse le premier le nouveau rôle. Il en profite pour se rebeller contre l'autorité de son maître. Il refuse d'obéir à son maître ("tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour", etc.) et ne cesse de provoquer son maître (lorsqu'il chante). Puis il est sérieux (didascalie : "se reculant d'un air sérieux") et il expose par une tirade les nouveaux rapports et l'enjeu de la pièce de façon raisonnée, car la tirade est construite. Cet Arlequin n'est pas aliéné, il comprend très bien les nouvelles règles du jeu.

    Arlequin prend deux attitudes opposées (le rire et le sérieux).


II. Les relations entre les personnages

- Relations marquées par une grande tension entre les deux personnages (enchaînement des répliques, communication...). On passe de l'insulte par Iphicrate ("esclave insolent") à la moquerie et l'insolence par Arlequin (didascalie : "riant" et "Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes") et la provocation (interrogation, exclamation).
- Ton très passionné ("misérable, tu ne mérite pas de vivre"), le maître va jusqu'au désir de tuer.
- Ton d'arlequin ("je ne t'obéis plus, prends y garde") qui menace son maître et l'avertit, il guette son interlocuteur.
- La violence du maître, qui a un ton passionné, il en veut à Arlequin, il ne se méprise pas.
- Le pardon d'Arlequin, qui montre que c'est un esclave qui se maîtrise ("mais va je te le pardonne"). Il lui pardonne car selon lui les Hommes ne valent rien. En effet, l'esclave se place au-dessus du maître, mais aussi au-dessus des Hommes (jugement sur l'humanité en général). Cet homme-là ne vaut pas plus que les autres, et il ne faut pas leur en vouloir car cela fait partie de la nature (conception très pessimiste de la condition humaine). Marivaux émet son jugement sur l'humanité.
Dans cette pièce, on ne s'arrête pas à une vengeance personnelle, on va aller plus loin. C'est là le sens du pardon d'Arlequin. Aussi, lors de sa tirade, Arlequin fait un constat de l'attitude passée de son maître. Le but visé par Arlequin n'est pas seulement de faire souffrir son maître, c'est de lui faire comprendre ses erreurs. La souffrance n'est qu'une arme à la leçon de morale.


III. Une autre conception du théâtre

- Bien plus que d'une vengeance personnelle, Arlequin parle du sens de la pièce. Dans le théâtre, on va se dérouter une expérience sociale mais aussi politique (relation entre les hommes).
- Importance des lieux, rappelée par Arlequin ("Athènes", lieu d'un passé révolu, "ici", l'île des esclaves, la scène du théâtre. (Déictique : c'est un mot qui n'a de valeur que par rapport à la situation d'énonciation : lieu, temps).
- Verbes de valeur performatives (ils ont la valeur d'acte au moment où ils sont prononcés) "je n'entends plus", "je ne t'obéis plus" -> le ton est grave (ton du constat), Arlequin est sérieux -> manifeste le changement de rapport qui s'établit dans cette île.
~ le tutoiement permet à Arlequin de réaliser le transfert des nouveaux rapports.

- Double enjeu de la pièce.
- Enjeu social, nouvelles règles exposées au futur.
- "Nous", englobe le spectateur -> valeur collective -> enjeu de savoir, vérifie la justice de l'ordre ancien.
- "je t'attends là" -> enjeu d'ordre moral, humain, faire connaître au maître les limites de son pouvoir. Si on faisait subir ce sort là à tous les maîtres, le monde serait meilleur.





Conclusion

    Arlequin se trouve investit d'un rôle riche qui a une dimension intéressante. Il formule l'enjeu de la pièce et présente de façon raisonnée les étapes de la transformation sociale. Les rôles ne sont pas inversés pour exécuter une vengeance personnelle. Cette réciprocité est l'instrument d'une amélioration des rapports humains.
   A l'intérieur du théâtre, de nouveaux rôles sont distribués par des personnages dont on avait imaginé un rôle différent au début de la pièce.
   Il y a donc du théâtre dans le théâtre.

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Merci à Emilie pour cette analyse sur la Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux