Hernani

Victor Hugo - 1830

Acte I, Scène 1









Compétences nécessaires

- Savoir parler de la Bataille d'Hernani.
- Connaître les caractéristiques du drame romantique.
- Pouvoir définir les notions de sublime et de grotesque employées par Hugo dans la Préface de Cromwell, véritable manifeste du drame romantique.
- Titre envisagé: Très para una qui renvoie au vaudeville.
- Hernani est le nom d'un village espagnol.
- Personnages types de la commedia dell'arte : le vieux barbon amoureux d'une jeune fille innocente et pure, le jeune amoureux qui contrecarre les plans du vieux barbon aidé dans les comédies ou les farces par le valet. Ici c'est Don Carlos qui contrarie les projets de Don Ruy Gomez.
- On retrouve des intrigues similaires dans L'Ecole des femmes de Molière, ou Le Barbier de Séville de Beaumarchais.
- Le personnage de Don Carlos, séducteur libertin qui semble dénué de scrupules durant les trois premiers actes fait penser à Don Juan ou au comte Almaviva du Mariage de Figaro qui veut user de son pouvoir pour séduire la future femme de Figaro, Suzanne. Les trois hommes sont d'ailleurs des Grands d'Espagne.
- Charles Quint est le fils de Philippe le beau, archiduc d'Autriche et de Jeanne de Castille, fille d'Isabelle la Catholique, dite Jeanne la folle. D'abord roi d'Espagne sous le nom de Charles Premier, il est élu empereur du saint empire romain germanique en 1519 à l'âge de 19 ans. La dynastie des Habsbourg ne règnera plus en Espagne après le décès de Charles II qui meurt sans descendant. Ce sera alors le petit-fils de Louis XIV qui deviendra roi d'Espagne.
- Pouvoir préciser ce qu'est le Saint empire romain germanique.
- Définition de duègne : femme âgée qui veille sur la vertu des jeunes filles nobles. Ici Doña Josefa joue plutôt le rôle de l'entremetteuse.
- Savoir où se situent Saragosse et Aix-la-chapelle.
- Connaître les caractéristiques du Romantisme.
- Lire le résumé ou les œuvres : Mithridate de Racine et Othello de Shakespeare.


Composition de la scène

Première partie: du vers 1 à " Elle l'introduit " : didascalies initiales qui nous donnent des indices spatio-temporels. Quiproquo comique. Coup de théâtre pour la duègne. Le spectateur, à la différence du lecteur, ne sait pas lui non plus qui est cet inconnu. Accent mis sur le mystère qui entoure un rendez-vous.

Deuxième partie: de " Quoi seigneur Hernani, ce n'est pas vous…" à " cache-moi céans " : tirade de Don Carlos qui révèle l'intrigue principale et l'identité de la jeune femme qui reçoit son amant en cachette et qui peut apparaître ici comme une femme légère. Echange apparent de stichomythies (alexandrins brisés) comique entre Don Carlos et la duègne.

Troisième partie: de " Cache-moi céans…" à la fin : Don Carlos se cache dans une armoire pour assister à l'entretien entre Doña Sol et son amant. Court monologue comique de la duègne.


Introduction

Hernani, œuvre emblématique du drame romantique initié par Victor Hugo qui en expose les caractéristiques dans la Préface de Cromwell a été représentée pour la première fois à la Comédie française le 25 février 1830. Le tumulte et la controverse qui agitèrent les spectateurs et le monde littéraire lors de cette première connue sous l'appellation célèbre de « Bataille d'Hernani » révèlent bien à quel point ce nouveau genre a bouleversé la dramaturgie classique. La scène d'exposition de la pièce qui porte le titre "Le roi" nous plonge dans un univers paradoxal et nous nous demanderons comment Hugo surprend le lecteur/ spectateur et parvient à capter son intérêt dans une scène d'exposition déroutante qui, quoique traditionnelle sur certains points, en bouleverse les caractéristiques classiques.


Autres problématiques possibles

La figure du roi
Une scène de farce
Le comique de la scène
De la farce au vaudeville


Texte de la scène

Hernani - Victor Hugo

Hernani

ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE

Une chambre à coucher, la nuit. Une lampe sur une table. Doña Josefa Duarte, vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d'Isabelle-la-catholique, don Carlos.


DOÑA JOSEFA, seule. Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre, et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup. - Serait-ce déjà lui ? C'est bien à l'escalier dérobé. Un quatrième coup. Vite, ouvrons. Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le visage et le chapeau sur les yeux. Bonjour, beau cavalier. Elle l'introduit. Il écarte son manteau, et laisse voir un riche costume de velours et de soie à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule. Quoi ! Seigneur Hernani, ce n'est pas vous ? Main-forte ! Au feu !
DON CARLOS, lui saisissant le bras. - Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte ! Il la regarde fixement. Elle se tait effrayée. Suis-je chez doña Sol, fiancée au vieux duc De Pastrana, son oncle, un bon seigneur, caduc, vénérable et jaloux ? Dites. La belle adore un cavalier sans barbe et sans moustache encore, et reçoit tous les soirs, malgré les envieux, le jeune amant sans barbe, à la barbe du vieux. Suis-je bien informé ? Elle se tait. Il la secoue par le bras. Vous répondrez, peut-être.
DOÑA JOSEFA - Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître.
DON CARLOS - Aussi n'en veux-je qu'un oui, non ta dame est bien Doña Sol De Silva ? Parle.
DOÑA JOSEFA - Oui. Pourquoi ?
DON CARLOS - Pour rien. Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?
DOÑA JOSEFA - Oui.
DON CARLOS - Sans doute elle attend son jeune ?
DOÑA JOSEFA - Oui.
DON CARLOS - Que je meure ! Doña Josefa.
DON CARLOS - Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien ?
DOÑA JOSEFA - Oui.
DON CARLOS - Cache-moi céans.
DOÑA JOSEFA - Vous ?
DON CARLOS - Moi.
DOÑA JOSEFA - Pourquoi ?
DON CARLOS - Pour rien.
DOÑA JOSEFA - Moi, vous cacher ?
DON CARLOS - Ici.
DOÑA JOSEFA - Jamais.
DON CARLOS, tirant de sa ceinture un poignard et une bourse. - Daignez, madame, choisir de cette bourse ou bien de cette lame.
DOÑA JOSEFA, prenant la bourse. - Vous êtes donc le diable ?
DON CARLOS - Oui, duègne.
DOÑA JOSEFA, ouvrant une armoire étroite dans le mur. - Entrez ici.
DON CARLOS, examinant l'armoire. - Cette boîte !
DOÑA JOSEFA, refermant l'armoire. - Va-t'en, si tu n'en veux pas.
DON CARLOS, rouvrant l'armoire. - Si. L'examinant encore. Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure le manche du balai qui te sert de monture ? Il s'y blottit avec peine. Ouf !
DOÑA JOSEFA, joignant les mains avec scandale. - Un homme ici !
DON CARLOS, dans l'armoire restée ouverte. - C'est une femme, n'est-ce pas, qu'attendait ta maîtresse ?
DOÑA JOSEFA - Ô ciel ! J'entends le pas de doña Sol. Seigneur, fermez vite la porte. Elle pousse la porte de l'armoire qui se referme.
DON CARLOS, de l'intérieur de l'armoire. - Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.
DOÑA JOSEFA, seule. - Qu'est cet homme ? Jésus mon dieu ! Si j'appelais ?... Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais. Bah ! L'autre va venir. La chose le regarde. Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde de l'enfer ! Pesant la bourse. Après tout, ce n'est pas un voleur.
Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la Bourse.



Annonce des axes


Eléments de commentaire littéraire de la scène 1 de l'Acte I de Hernani

La mise en scène spectaculaire :

- La mise en place d'un drame historique espagnol avec les didascalies initiales : spatiales "Espagne 1519", "Saragosse", concernant les costumes "à la mode d'Isabelle la catholique", les noms "Don Carlos", le décor "les rideaux cramoisis" -> importance de la couleur locale.
- Décor pittoresque : oppositions de couleurs (la duègne est en noir, mais riche costume de Don Carlos, la chambre est plongée dans un clair-obscur)
- Nombreux gestes, mimiques, jeux de regards : "prenant la bourse", "la refermant", "étonnée", "il la regarde fixement", "elle le regarde sous le nez"
- Les bruits ou les silences : "elle se tait", les quatre coups frappés à la porte qui semblent annoncer le début de la représentation.

Les personnages présents  :

- Don Carlos : le spectateur ne connaît pas son identité (mais le lecteur si) ; il est dissimulé "le manteau sous le nez et le chapeau sur les yeux", mais son costume annonce un haut rang. Il est autoritaire et donne des ordres (nombreux impératifs), il menace, pose des questions, tutoie Doña Josefa ou emploie le vouvoiement par ironie "daignez Madame" ; il apparaît comme un séducteur sans vergogne et désinvolte. Il peut sembler grotesque, indigne de son rang quand il se cache dans l'armoire, quand il veut épier les deux amants, quand il utilise une langue plutôt relâchée "ouf". Toutefois sa maîtrise du langage, - il fait volontiers des jeux de mots (chiasme "le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux") - le fait que ce soit lui qui dévoile une partie de l'intrigue, la jalousie qu'il exprime "Que je meure" en font un personnage complexe et le décalage entre son rang et son attitude ne peut que surprendre le spectateur.
- La "vieille" : selon la didascalie initiale, est démodée "à la mode d'Isabelle la catholique…". Le cavalier la nomme duègne (gouvernante ou femme âgée chargée de veiller sur la conduite d'une jeune personne). Elle semble ici le personnage type de l'entremetteuse de la comédie : d'abord polie, puis effrayée, elle se moque aussi de Don Carlos et finit par accepter la bourse qu'il lui donne. Toutefois, elle joue aussi le rôle traditionnel du valet qui protège les amours de sa maîtresse.

Les personnages absents :

- Doña Sol : c'est Don Carlos qui la présente. Elle semble tromper son vieux fiancé et oncle avec un jeune homme. La façon dont Don Carlos en parle et la situation qu'il évoque font le portrait d'une femme légère et fourbe qui fait penser à un personnage de vaudeville. Nous sommes bien loin de la Doña Sol qui apparaît dans la scène 2 (coup de théâtre pour le spectateur).
- Son oncle : Grand d'Espagne "vieux duc". C'est aussi Don Carlos qui le présente en insistant sur son âge avec la répétition de l'adjectif "vieux", en employant un oxymore ironique "vieux futur". Ainsi, il nous dépeint le vieux barbon de la commedia dell'arte trompé par celle qu'il aime (cf. Arnolphe dans L'Ecole des femmes).
- Le mystérieux amant reçu en cachette : antithèses utilisées par Don Carlos avec la répétition de l'adjectif "jeune". Cette antithèse sera reprise dans toute la pièce, par Hernani lui-même dans l'Acte III. Son nom est donnée par Doña Josefa lors du quiproquo "quoi seigneur Hernani, ce n'est pas vous".

L'Intrigue :

- Le lecteur / spectateur devine une intrigue amoureuse entre trois hommes amoureux de la même femme "très para una". Le moment "la nuit" est propice à ce genre d'intrigue. Le secret et le mensonge entourent cette intrigue. Cette intrigue est révélée par la tirade de Don Carlos. La jalousie pourrait être alors au cœur de l'intrigue.
- L'affrontement comique entre la duègne et Don Carlos participe aussi de cette information s: scène informative très vivante avec comique de mots, de situation, de gestes et de caractères.
- Ainsi il semble que nous entrons dans une comédie ou un vaudeville. Toutefois le titre de l'acte, la puissance du personnage inconnu, la noblesse des personnages évoqués renvoient plutôt à la tragédie.
- L'intrigue politique n'est pas annoncée, mais le comportement indigne de celui qui s'avèrera être le roi désacralise le pouvoir royal et la figure du monarque, qui sera remise en cause par tous les personnages jusqu'à l'Acte IV. Le décalage grotesque entre son rang et son attitude de voyeur annonce les conflits politiques à venir.

Les genres et les registres :

- Nombreux éléments comiques :
* de situation: quiproquo initial, le roi qui se cache dans une armoire dont la didascalie précise qu'il s'y "blottit avec peine", l'opposition entre le rôle de la duègne et le fait qu'elle joue les entremetteuses, le vieillard amoureux d'une jeune femme qui le trompe.
* de mots : le roi qui demande à la fois à la duègne de se taire et de parler, les antithèses et le chiasme "jeune amant sans barbe à la barbe du vieux", l'ironie de Don Carlos et ses moqueries qui comparent Doña Josefa à une sorcière "Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure/Le manche de balai…" les répliques de Doña Josefa inappropriées "Au feu" ou "quoi seigneur Hernani, ce n'est pas vous" ; avec les registres de langue opposés : courant "armoire" "balai", "ouf" et le langage plus soutenu utilisé par Don Carlos dans sa tirade ; avec le décalage entre les répliques très courtes voire monosyllabiques et l'alexandrin lyrique.
* de caractère : la duègne ridicule par sa poltronnerie (nombreuses exclamations hyperboliques), sa superstition "enfer", sa cupidité, sa fausse pudeur : ainsi elle s'exclame "un homme ici" de manière "scandalisée" alors qu'elle introduit tous les soirs "un beau cavalier" dans la chambre de sa maîtresse. Le roi quant à lui semble perdre toute dignité en se cachant dans l'armoire (d'ailleurs à ce moment-là, la duègne le tutoie).
* de gestes et de mimiques (cf. didascalies).
* de répétition : jeu questions / réponses.

- Mais atmosphère mélodramatique : jeux d'ombre et de lumière "la nuit" "une lampe sur la table", topographie : "petite porte masquée", "escalier dérobé", "l'armoire dissimulée dans le mur", le déguisement qui rend le personnage mystérieux, le poignard qu'il possède et qui sera récurrent dans toute la pièce, l'ignorance des protagonistes sur leur identité-la duègne ne sait pas qui est Don Carlos, Don Carlos ne sait pas qui est Hernani et le spectateur non plus, le décor symbolique (les rideaux cramoisis).
- Le thème de l'amant jaloux est à la fois un thème comique et tragique : Mithridate dans la pièce de Racine a pour rival son fils, Othello dans la pièce de Shakespeare assassine sa femme.

Ecriture novatrice et audacieuse :

- Titre donné à l'acte.
- Le titre ne renseigne pas sur l'identité du personnage, on ne sait pas de quel roi il s'agit. Le personnage éponyme est seulement mentionné une fois par son nom et encore par la duègne.
- Le titre "le roi" met en avant la puissance et la grandeur d'un personnage, or l'attitude de Don Carlos n'est pas digne de celle d'un roi et son comportement est plutôt grotesque.
- Nombreux rejets et enjambements, des trimètres (trois fois quatre "Qu'est cet homme ? Jésus mon Dieu ! Si j'appelais !"), césure plus mobile et coupes irrégulières. Didascalies qui s'insèrent dans l'alexandrin.
- Ponctuation très expressive : beaucoup de points d'exclamation.
- Mélange de niveaux de langue.
- Jeux d'antithèse.





Conclusion

    Ainsi, même si Victor Hugo apporte des informations traditionnelles nécessaires à la progression dramatique, il s'affranchit tout de même des règles classiques et sait piquer la curiosité du lecteur/ spectateur. Les innovations lexicales, prosodiques, les effets de décalage entre ce que l'on attendrait des personnages et ce qu'ils font, les procédés comiques ne nous préparant pas au dénouement tragique, nous introduisent bien dans un drame romantique. Le mélange des genres et des tonalités en germe dans cette scène d'exposition va s'épanouir dans toute la pièce. L'ouverture vaudevillesque de cette scène d'exposition amorce aussi la dimension politique et polémique de la pièce avec une entrée en scène d'un roi grotesque qui se métamorphosera en étant élu empereur dans l'Ace IV. En outre le triangle amoureux qui fait rire dans la scène d'exposition va se révéler d'un lyrisme grandiose et tragique.




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Merci à Emily pour cette analyse sur Hernani de Victor Hugo