Discours de la servitude volontaire

La Boétie

De "Pauvres gens misérables" à "fondre sous son poids et se rompre."






Introduction

Le Discours de la servitude volontaire a été écrit par La Boétie alors que celui-ci n'avait que 18 ans (1574). Le texte fut édité à titre posthume.
Problème d'interprétation : dissertation théorique sur le peuple et sa servitude ou texte anti-monarchique ?


Lecture du texte


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Lu par Olivier Gaiffe - source : http://audiolivres.wordpress.com


Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

La Boétie, extrait de Discours de la servitude volontaire
  La Boétie
La Boétie


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I. Jeux des pronoms personnels

- Enonciation présente avec des appels aux destinataires du texte, avec "vous".
- Possessifs "vous", "ils" : opposition récurrente. Le singulier désigne le "maître" qui peut être assimilé au monarque.
- Dans le début du texte, les "vous" sont sujets. A partir de l’évocation de l’ennemi ("Et tous ces dégâts...") le "vous" passe complément, et donc est relégué en objet.

Ils sont victimes du maître :
- Accentuation des actes du maître par cette accumulation. Dans la suite du texte, le "vous" redevient sujet mais les actions sont au profit du maître :
- Anaphore syntaxique avec une proposition + une proposition subordonnée de but (action du peuple + profit du prince.)
Il y a un conflit d’intérêts entre le peuple et celui qui le gouverne.


II. La construction du discours

- Passage exclamatif au départ, ce qui démontre la lâcheté du peuple.
- Apostrophe indignée se poursuit dans le début du texte.
- Infortune du peuple.
Il y a un effet de surprise, car la faute vient d’un seul ennemi. C’est le peuple qui est lui-même cause de son malheur.

- Insistance sur les limites de cet esclavage avec une tournure restrictive ("Ce maître n’a pourtant que...") + exemples simples de l’égalité, avec insistance sur le corps (sujets aux maladies, dégradations...) -> Montre que le maître et les esclaves sont semblables.
Si le peuple est victime de cet homme, c’est lui qui le choisit.

* Début à "et les traîtres de vous-mêmes ?" :
- Succession d’interrogations oratoires par lesquelles il prend le peuple à parti. Ce questionnaire rhétorique permet de faire durement comprendre au peuple sa complicité avec le tyran.
* De "Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste..." à "...seulement de le vouloir." :
- Enumération des aspects concrets de la complicité du peuple à se dépouiller volontairement de ses biens.
- Parallélisme syntaxique + construction antithétique des phrases + structure énumérative : "vous semez vos champs pour qu’il les dévaste"
* De "Soyez résolus à ne plus servir..." à la fin :
- Exhortation avec l’impératif "Soyez", avec l’injonction : "Ne le soutenez plus". La présence du futur implique l’espoir, une issue à la servitude.


III. La tonalité du passage

Le texte est polémique et pathétique.
- Indices lexicaux dépréciatifs virulents, champ lexical de l’aveuglement, qui entraîne l’asservissement puis la violence, puis la débauche.
Cette condamnation vise le maître et le peuple.
C’est un réquisitoire plus ou moins véhément. Le roi est un brigand.
- Accusations "mignarder" (=cajoler), "sales plaisirs"
- Accusations homosexuelles.
- Indices stylistiques : début sur une apostrophe pour faire réagir le peuple ce qui trahit l’indignation de la Boétie.
- Nombreux paradoxes "ils sont esclaves parce qu’ils le veulent".
- Phrases et faits inacceptables par la raison.
- Incompatibilité entre les actions du peuple et le roi. - Enumérations multiples et interrogations rhétoriques très appuyées qui incitent le destinataire à se rendre à l’évidence de sa complicité.
- Hyperboles : "boucherie", "pille", "tue" // "tant de mains", "colosses" : Opposition entre les moyens qu’il a réellement et les moyens qu’on lui a donné.



Conclusion

Le Discours de la servitude volontaire est une exhortation à la liberté, contre la tyrannie. Ce texte est aussi très moderne, ce qui fait de la Boétie un écrivain majeur. Le peuple est un esclave volontaire, et le roi est puissant, par le pouvoir que le peuple lui donne.


Autre plan possible

I. Construction du texte
II. Dénonciation de la servitude du peuple
III. Cibles de l'auteur





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Merci à Morgane pour cette fiche