Dialogues philosophiques

Voltaire

André Destouches à Siam






Plan de la fiche sur Dialogues philosophiques de Voltaire :
Introduction
Texte étudié
Structure du texte
Analyse linéaire
Conclusion


Introduction

Auteur : Voltaire (1694 - 1778). Un des philosophes les plus actifs (Oeuvres importantes : Zadig, Candide, Micromégas).

Œuvre : Dialogues philosophiques. Deux interlocuteurs : Destouches, le musicien français, et Croutef, fonctionnaire siamois imaginaire. Le premier, par ses questions habiles, fait avouer au second ce qu'il devrait taire. Pascal avait utilisé ce principe dans les Provinciales.

Extrait : André Destouches à Siam : critique du philosophe de la "mauvaise organisation de la justice". Dans ce texte, Voltaire fait preuve d'une grande ironie pour dénoncer les disfonctionnements de la justice française de son époque.

Voltaire
Voltaire, par Maurice Quentin de La Tour




Texte étudié

DESTOUCHES : Et votre jurisprudence, est-elle aussi parfaite que tout le reste de votre administration ?

CROUTEF : Elle est bien supérieure ; nous n'avons point de lois, mais nous avons cinq ou six mille volumes sur les lois. Nous nous conduisons d'ordinaire par des coutumes, car on sait qu'une coutume ayant été établie au hasard est toujours ce qu'il y a de plus sage. Et de plus, chaque coutume ayant nécessairement changé dans chaque province comme les habillements et les coiffures, les juges peuvent choisir à leur gré l'usage qui était en vogue il y a quatre siècles, ou celui qui régnait l'année passée ; c'est une variété de législation que nos voisins ne cessent d'admirer ; c'est une fortune assurée pour les praticiens, une ressource pour tous les plaideurs de mauvaise foi, et un agrément infini pour les juges, qui peuvent, en sûreté de conscience, décider les causes sans les entendre.

DESTOUCHES : Mais, pour le criminel, vous avez du moins des lois constantes ?

CROUTEF : Dieu nous en préserve ! Nous pouvons condamner au bannissement, aux galères, à la potence, ou renvoyer hors de cour, selon que la fantaisie nous en prend. Nous nous plaignons quelquefois du pouvoir arbitraire de monsieur le barcalon ; mais nous voulons que tous nos jugements soient arbitraires.

DESTOUCHES : Cela est juste. Et la question, en usez-vous ?

CROUTEF : C'est notre plus grand plaisir ; nous avons trouvé que c'est un secret infaillible pour sauver un coupable qui a les muscles vigoureux, les jarrets forts et souples, les bras nerveux et les reins doubles ; et nous rouons gaiement tous les innocents à qui la nature a donné des organes faibles. Voici comme nous nous y prenons avec une sagesse et une prudence merveilleuses. Comme il y a des demi-preuves, c'est-à-dire des demi-vérités, il est clair qu'il y a des demi-innocents et des demi-coupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeuner ; ensuite vient la mort tout entière, ce qui donne dans le monde une grande considération, qui est le revenu du prix de nos charges.

DESTOUCHES : Rien n'est plus prudent et plus humain, il faut en convenir. Apprenez-moi ce que deviennent les biens des condamnés ?

CROUTEF : Les enfants en sont privés : car vous savez que rien n'est plus équitable que de punir tous les descendants d'une faute de leur père.

DESTOUCHES : Oui, il y a longtemps que j'ai entendu parler de cette jurisprudence.

CROUTEF : Les peuples de Lao, nos voisins, n'admettent ni la question, ni les peines arbitraires, ni les coutumes différentes, ni les horribles supplices qui sont parmi nous en usage ; mais nous les regardons comme des barbares qui n'ont aucune idée d'un bon gouvernement. Toute l'Asie convient que nous dansons beaucoup mieux qu'eux, et que par conséquent il est impossible qu'ils approchent de nous en jurisprudence, en commerce, en finances, surtout dans l'art militaire.

DESTOUCHES : Dites-moi, je vous prie, par quels degrés on parvient dans Siam à la magistrature.

CROUTEF : Par de l'argent comptant. Vous sentez qu'il serait impossible de bien juger, si on n'avait pas trente ou quarante mille pièces d'argent toutes prêtes. En vain on saurait par cœur toutes les coutumes, en vain on aurait plaidé cinq cents causes avec succès, en vain on aurait un esprit rempli de justesse et un cœur plein de justice ; on ne peut parvenir à aucune magistrature sans argent. C'est encore ce qui nous distingue de tous les peuples de l'Asie, et surtout de ces barbares de Lao, qui ont la manie de récompenser tous les talents, et de ne vendre aucun emploi.

Voltaire - Dialogues Philosophiques - André Destouches à Siam




Structure du texte

Trois aspects de la justice sont abordés tour à tour grâce aux remarques de Destouches :

De "DESTOUCHES : Et votre jurisprudence..." à "...décider les causes sans les entendre."
--> La jurisprudence. Arsenal des lois de la justice.

De "DESTOUCHES : Mais, pour le criminel..." à "...surtout dans l'art militaire."
--> La juridiction criminelle. Peines décidées par les juges.

De "DESTOUCHES : Dites-moi, je vous prie, par quels degrés on parvient dans Siam à la magistrature ?" à la fiun de l'extrait
--> L'accession à la magistrature


Analyse linéaire

I. La jurisprudence

1- La question : "DESTOUCHES : Et votre jurisprudence, est-elle aussi parfaite que tout le reste de votre administration ?"
-> ton de flatterie ("aussi parfaite"), tonalité laudative pour mettre en confiance Croutef.

2- La réponse : "Elle est bien supérieure ; nous n'avons point de lois..."
-> lumière sur une tare française : pas de lois donc paradoxe pour la jurisprudence.

3- Justification : "Nous nous conduisons d'ordinaire par des coutumes..."
-> Croutef se justifie par la coutume. L'ironie de Voltaire se donne libre cour.

Ironie :
  • La forme : aberration et incohérence de Croutef.
  • Le fond : ce que Voltaire reproche :
       - Le hasard considéré comme garantie de sagesse.
       - Le caractère changeant des coutumes.
       - L'arbitraire total de la décision des juges.

  • 4- "c'est une fortune assurée pour les praticiens..." : Croutef tend à montrer que chacun y trouve son compte.
         Amertume profonde de Voltaire sous l'ironie (cf. Jean Calas qui était un plaideur de bonne foi).


    II. La juridiction criminelle

    1- "DESTOUCHES : Mais, pour le criminel..." : Absence de lois constantes donc arbitraire de la justice.
      Question : "des lois constantes ?"
      Réponse : non, jugement de Voltaire visible par l'emploi des mots "fantaisie" et "arbitraire" qui ne devrait pas s'appliquer à la justice. Mais Destouches reste imperturbable (ironie "cela est juste") afin d'encourager son interlocuteur.

    2- "Et la question, en usez-vous ?" : usage de la question (question = torture) : ce qui révolte le plus Voltaire :
           - sadisme "grand plaisir"
           - confiance accordée à de telles procédures.
           - torture contraire à la justice "nous rouons gaiement tous les innocents". "une sagesse et une prudence merveilleuses" -> ironie de Voltaire qui pense bien sûr le contraire.
    Comique avec l'utilisation de "demi-" à plusieurs reprises pour montrer que cette justice ne fonctionne pas : il ne peux en réalité y avoir des "demi-innocents et des demi-coupables".
    Encore une fois, estouches reste imperturbable et répond avec ironie "Rien n'est plus prudent et plus humain, il faut en convenir"

    3- "Apprenez-moi ce que deviennent les biens des condamnés ?" : "Les enfants en sont privés" -> injustice sur les enfants qui ne sont pas responsables des fautes de leur père.
    Avec ironie, Voltaire fait dresser dans la bouche de Croutef le portrait d'une justice idéale, celle de leur voisin : "Les peuples de Lao, nos voisins" qui ont une justice sans torture, non arbitraire. Antiphrase quand Croutef les traite de "barbares", alors que c'est bien sûr l'inverse que pense Voltaire.


    III. L'accession à la magistrature

    "DESTOUCHES : Dites-moi, je vous prie, par quels degrés on parvient dans Siam à la magistrature."

    Dénonciation de la corruption, car on devient magistrat "par de l'argent comptant", c'est-à-dire qu'on peut acheter sa place de magistrat.

    Ton oratoire et antiphrase pour mettre en relief les qualités requises pour un magistrat :
        - de la science juridique
        - de talent oratoire
        - des qualités de l'esprit et du cœur.

    Encroe une fois, avec ironie, Voltaire fait référence aux peuples de Lao voisins pour dénoncer la corruption : "qui ont la manie de récompenser tous les talents, et de ne vendre aucun emploi.".





    Conclusion

    Forme : vivacité du style et qualité d'ironie sont présent dans les Dialogues Philosophiques.
    But : faire ressortir, par l'ironie, l'indignation réelle de Voltaire.
    Fond : les critiques portent sur :
       - l'absence des lois fixes contrairement aux anglais ("Habeas Corpus") à qui Voltaire rend hommage,
       - l'arbitraire des décisions,
       - l'usage de la question (= torture),
       - la corruption.

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    Merci à Julie pour cette analyse de Dialogues philosophiques de Voltaire