Cahiers d'un retour au pays natal

Au bout du petit matin...

Aimé Césaire - 1936/1938





Biographie

      Aimé Césaire était un poète et homme politique français. Né en juin 1913 à Basse-Pointe, en Martinique. Brillantes études à Paris ; Ecole Normale en 1935. Rencontre avec L.S. Senghor. Milieux intellectuels africains et négro-américains de Paris. Revue d'étudiants noirs, liées aux idéaux surréalistes et marxistes. Cahier d'un retour au pays natal 1936-1938. Retour au pays en 39. Adhésion au parti communiste, élu maire de Fort-de-France, puis député. Discours sur le colonialisme, 1956. Action politique, consécration poétique : textes poétiques, pièces de théâtre La tragédie du roi Christophe, 1963. Son œuvre exprime toute la révolte du peuple noir. Il meurt en 2008.


Introduction

De par ses origines martiniquaises, Aimé Césaire prend rapidement conscience du désastre économique et culturel qu'engendre le colonialisme dans son pays. Dans son long poème en prose, Cahier d'un retour au pays natal publié en 1947 mais composé dès 1938-1939, il apostrophe violemment ses compatriotes pour les convaincre de renouer avec leur culture ancestrale, seul moyen d'envisager pour les Antilles un avenir en rapport avec leurs ressources matérielles et spirituelles. Après avoir examiné les raisons pour lesquelles le poète s'estime investit du droit d'en appeler à la révolte, nous dégagerons les traits caractéristiques de l'opposition qu'il établit entre la situation lamentable du pays colonisé et le réveil plein de bonheur qui suivrait la réhabilitation des valeurs traditionnelles.


Lecture du poème

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (1947)

Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t’en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les montres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien.

Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées.

Au bout du petit matin, l’extrême, trompeuse désolée eschare sur la blessure des eaux ; les martyrs qui ne témoignent pas ; les fleurs de sang qui se fanent et s ‘éparpillent dans le vent inutile comme des cris de perroquets babillards ; une vieille vie menteusement souriante, ses lèvres ouvertes d’angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, l’affreuse inanité de notre raison d’être.

Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir – les volcans éclateront, l’eau nue emportera les taches mûres du soleil et il ne restera plus qu’un bouillonnement tiède picoré d’oiseaux marins – la plage des songes et l’insensé réveil.


Annonce du plan

Commentaire littéraire

I. La nature corrompue par le colonisateur

Aimé Césaire se présente dans ce texte comme un poète engagé à la manière de Victor Hugo.

1) Comme le prophète, il rappelle à temps et à contretemps la valeur du mode de vie traditionnel des antillais, peuple sensible à la poésie (d'une pensée jamais lasse). Le paradis perdu et ses images d'une vie idyllique (le fleuve des tourterelles et les trèfles de la savane) est conforté par les allitérations en « t », « r », « f » et surtout par la douceur des sonorités. Il se prémunie contre la contagion de la civilisation occidentale qui apparaît dans la construction orgueilleuse de buildings de vingt étages, orgueil qui engendre la dégénérescence physique et morale à laquelle font allusion les ambiances crépusculaires, le sacré soleil vénérien et plus généralement la métaphore de la putréfaction. A l'inverse de l'occidental qui élève des constructions orgueilleuses, il se présente comme l'homme des profondeurs. La certitude d'un horizon l'autorise à s'exprimer dans un style lyrique et accusateur à l'égard de ceux qui restent complices du désastre. L'invective de son adversaire est accentuée par la régularité du rythme et la répétition de "gueule".

2) Les procédés concernant l'organisation de la phrase.
Les images fortement dévalorisantes, l'antillais complice des européens est assimilé à des insectes, hannetons de l'espérance et punaise de moinillon qui renvoie à sa confiance naïve ou paresseuse face aux fausses promesses des hommes politiques, et peut-être des autorités religieuses. Il les accuse de porter malheur à leur peuple en les traitant de mauvais grigris. Par la suite, il les traite de lépreux aux chairs en décomposition qui acceptent le mensonge et ne protestent pas lorsque la vérité est bâillonnée.


II. La nature restaurée

L'anaphore du petit matin implique la métaphore de la longue nuit de la colonisation présentée comme le règne de l'empire du mal. Dans le premier paragraphe, le poète amorce la dénonciation des plaies physiques et morales de son peuple ; ce thème est repris dans le second paragraphe qui lui est entièrement consacré.
Face à cette catastrophe, le silence est d'autant plus répréhensible qu'il aggrave le mal, la maladie dont ils sont symboliquement atteints et surtout il interdit toute perspective de renouveau d'où les répétitions intensives des adjectifs « vieux » et « vieille » ; cet immobilisme mortifère conduit au désespoir qui s'exprime par un alexandrin blanc comme une formule bilan (l'affreuse inanité).


III. Le réveil de son peuple

La métaphore du petit matin présente à chaque début de paragraphe est annonciatrice de la fin de la longue nuit, même si elle semble encore lointaine.

a) Rappel du premier paragraphe
Après avoir évoqué dans le premier paragraphe l'existence du paradis perdu de la liberté et de la poésie qui sont les deux caractéristiques de la tradition africaine en opposition aux fausses valeurs imposées par la civilisation occidentale, le poète, dans le dernier paragraphe annonce les circonstances du réveil.

b) Fragilité et destin grandiose ne sont pas incompatibles, c'est pourquoi il fait honte à ses compatriotes de leur découragement. Ensuite, il dépeint leur libération sous la forme d'un cataclysme salvateur mis en relief par les allitérations. Il laisse ainsi entendre que la population secouera le joug de la répression économique et intellectuelle et qu'une sorte de déluge, l'eau nue, c'est-à-dire l'eau originelle, purifiera le pays du contact avec l'occident en effaçant les fautes engendrées par l'orgueil de la raison ("les tâches mûres du soleil").

c) Enfin, le rétablissement de l'alliance avec la nature, la nouvelle vie surgira du bouillonnement tiède picoré d'oiseaux marins au sein de laquelle coïncideront rêve et réalité : la plage des songes et l'insensé réveil. Contrairement au début du texte, l'extrait se termine sur une vision onirique pleine de douceur, la relation intime et pacifiée avec la nature est mise en valeur par les allitérations en « s » et en « g » et la douceur des sonorités ouvertes (assonance avec le « e » muet et ouvert en finale).


Conclusion

Reprenant la tradition du poète engagé tel Hugo dans Les Châtiments, Aimé Césaire remplit sa mission de veilleur et d'éveilleur en rendant l'espoir à ses compatriotes aliénés par une colonisation qui les prive de leur avenir en les coupant de leur passé. Aimé Césaire fait le choix du poème en prose à l'intérieur duquel les images frappantes sont contenues par une syntaxe rigoureuse et des rythmes fortement marqués. Ce choix renforce l'impact idéologique du texte et fait de la poésie une arme au service de la liberté. Sur son cahier d'écolier, c'est la culture du pays que le poète écrira désormais et non celle des colonisateurs.





Autre commentaire de "Au bout du petit matin..."

Cahiers d'un retour au pays natal - Aimé Césaire



Introduction

      Inspiration surréaliste et prise de conscience politique dans ce poème en prose. Entrée en matière violente. Violence dans toute l'œuvre, sauf à la fin : image de la colombe qui représente la paix. Dans Cahier d'un retour au pays natal, Aimé Césaire dénonce la colonisation et ses conséquences.


Lecture du texte

Annonce du plan

Etude méthodique

I. La révélation indignée de l'état des Antilles.

A. Un réalisme sans complaisance.

- Mots crus > déchéance sociale.
- Maladie, images fortes, violentes, l.14 > misère soulignée.
- Champ lexical de la maladie l.17, 23, 12 " pustules ", " soleil vénérien " > > état > lot commun de toute la région > répétition métonymie " Antilles " > > Amène poète à condamnation.

B. La condamnation des populations.

A deux niveaux :
- colons : plus spécialement de leur richesses (immeubles, promotion immobilier). Profit de la situation par leurs productions l.10. En filigrane, implicite : leur responsabilité face à l'alcoolisme l.15 > dénonciation des puissants qui ont laissé faire.
- noirs : présentés comme responsable : valets du pouvoir occidental, par terme péjoratifs : " larbins ". Langage trivial, même lorsque noir prétendent parler au nom du sacré : "gris-gris ", " moinillon ".
Entrée en matière du poème violente dans son rejet par invectives : " va-t-en " (trois fois). Indignation par images fortes, violentes, mais aussi passages plus abstraits.

C. Passage à l'abstraction.

Désastre l.8
- Façon de s'exprimer philosophique (l. 24)
- Métaphore : échouage, sentiment général, échec. (l.15 à 16) > > Poème mobilise toutes les ressources possible pour exprimer son indignation : images, lexique trivial, constats concrets, réflexions abstraites, métaphore, métonymie. A travers la condamnation, l'auteur va à l'encontre de l'image traditionnelle des Antilles (paradisiaque... ). Il veut dénoncer les illusions attachées à cette région.


II. La dénonciation des illusions.

A. Le charme trompeur des Antilles.

L'auteur utilise tous les ingrédients, les clichés utilisés habituellement pour les publicités : soleil, bar, plage, eau nue, perroquet. Ces éléments traditionnels sont insérés dans un contexte qui vient démentir, corriger ces images : " soleil vénérien " l. 12, " force putréfiante ambiance crépusculaire " l. 11.
En fait de charme trompeur, ce sont les Antilles qui sont contaminées par la maladie, la mort > > duperie.

B. Une immense duperie.

" face de femme qui ment ", " extrême trompeuse ", " désolée eschare ", " vieille vie menteusement souriante " > > Antilles apparaissent comme le pays de la duperie, du mensonge. L'auteur semble dire que les Antillais sont conditionnés par une puissance idéologique ou religieuse " hanneton de l'espérance ". Ils ont crus à une fausse promesse.
Dénonciation de la résignation au silence.

C. Résignation au silence.

Entretien de l'illusion, Antillais souffrent en silence > thématique du silence l. 22, 23. Poète reconnaît discrètement l'existence de révoltes, les évoque avec " martyres ". N'ont pas réussi à entraîner un mouvement profond et durable.
Constat pessimiste mais espoir au bout de la colère.


III. L'espoir au bout de la colère.

A. L'implication du poète.

- " Je " l.2 : avec la force des images, il exprime sans retenue sa sensibilité à vif.
- invective " va-t-en ", répétée 3 fois.
- l. 13 " d'anges frêles ", l. 25, 26 : sensible à souffrance et fragilité des Antilles, il manifeste ainsi son amour pour son pays. L'espoir est là aussi : rêve exprimé, contre le cauchemar.

B. Le rêve contre le cauchemar.

Vision catastrophique des Antilles > rêve = antidote contre le cauchemar de la réalité l. 29 : place des songes Au plus profond de lui-même : espoirs l. 9. Le rêve a une fonction sédative (6-7), calme, apaise, entretien l'espoir.
Dans le rêve, calme (je), plus grand que " face de la femme qui ment ". Par rêve, oubli de la réalité, misère, devient visionnaire l.6, 7. Passage de l'imparfait évoque le rêve.

C. Formes et forces du rêve de régénérescence.

Rêve associé à 2 thématiques :
- oiseau : liberté - eau : purificatrice, réparatrice. Association l. 8 : " fleuves de tourterelles ", l. 28 : " bouillonnement tiède picoré ", eau toute seule l. 27
Eau va régénérer : le soleil n'est plus trompeur, mais grâce à l'action purificatrice de l'eau, soleil devient force. > expression du rêve Image a une très grande force.
Association de l'eau et du feu, dans le dernier paragraphe : " volcans ", eau " : la régénérescence attendue, souhaitée. S'associe pour détruire et mieux reconstruire.
Force du rêve provient de la structure syntaxique :
- emploi du passé dans évocation du rêve. Rêve passé mais désir fort chez le poète qu'il s'actualise.
- l. 45 : Emploi du futur : exprime la certitude et non plus un désir exprimé à travers le rêve > fait du poète un visionnaire, un prophète.
- anaphore " Au bout du petit matin " : martèle, donne un rythme au texte.
>> peut avoir un rapport avec passé / présent
>> peut concerner passé de son rêve
>> peut concerner futur.
Expression riche dont le sens s'enrichit par ce qui suit.
- [...], l. 1 : effet d'attente, suspens. Annonce à venir : " insensé réveil ", l. 22 >> réalisation d'un rêve suscité par l'espoir.


Conclusion

     Le début du poème ouvre dans la violence de la dénonciation, mobilise toutes sortes de moyens stylistiques et lexicaux au profit de la dénonciation et d'un espoir fortement affirmé. Originalité de l'image dans la thématique de la maladie. Symbolisme de la purification, pas de recherche purement esthétique.
   Poète recherche l'insolite pour arracher à la passivité. Violence non gratuite >> justifiée par des années de souffrance accumulées. Prend la plume pour une prise de conscience, un témoignage ; l'engagement dans le combat de la décolonisation. Ne pas négliger la beauté du langage, force poétique du mouvement, de l'image. La poésie surréaliste a toute sa force.





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