Bel-Ami

Maupassant

Partie 1, chapitre 2 (extrait)

De "Mais Duroy, tout à coup..." à "...depuis longtemps à Paris ?"




Introduction

Georges Duroy a rencontré Forestier dans la rue, et celui-ci l’a invité à dîner. Duroy se rend donc pour la première fois chez son ancien camarade de régiment avec le ferme espoir de voir sa condition s’améliorer. Pauvre, mal à l’aise dans cet habit qu’il porte pour la première fois, c’est plein d’appréhension qu’il entre chez le couple plus fortuné. Nous allons donc voir, dans cet extrait de la partie I du chapitre 2 de Bel-Ami, comment Georges Duroy prend possession petit à petit des meubles de Forestier et l’impression que suscite chez lui la blonde Madeleine que nous découvrons en sa compagnie pour la première fois.


Lecture de l'extrait de Bel-Ami

Mais Duroy, tout à coup perdant son aplomb, se sentit perclus de crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l'existence attendue, rêvée. Il s'avança, pourtant. Une jeune femme blonde était debout qui l'attendait, toute seule, dans une grande pièce bien éclairée et pleine d'arbustes, comme une serre.
Il s'arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était cette dame qui souriait ? Puis il se souvint que Forestier était marié ; et la pensée que cette jolie blonde élégante devait être la femme de son ami acheva de l'effarer.
Il balbutia : " Madame, je suis... " Elle lui tendit la main : " Je le sais, monsieur. Charles m'a raconté votre rencontre d'hier soir, et je suis très heureuse qu'il ait eu la bonne inspiration de vous prier de dîner avec nous aujourd'hui. "
Il rougit jusqu'aux oreilles, ne sachant plus que dire ; et il se sentait examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé.
Il avait envie de s'excuser, d'inventer une raison pour expliquer les négligences de sa toilette ; mais il ne trouva rien, et n'osa pas toucher à ce sujet difficile.
Il s'assit sur un fauteuil qu'elle lui désignait, et quand il sentit plier sous lui le velours élastique et doux du siège, quand il se sentit enfoncé, appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu'il entrait dans une vie nouvelle et charmante, qu'il prenait possession de quelque chose de délicieux, qu'il devenait quelqu'un, qu'il était sauvé ; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l'avaient point quitté.
Elle était vêtue d'une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait bien sa taille souple et sa poitrine grasse.
La chair des bras et de la gorge sortait d'une mousse de dentelle blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches ; et les cheveux relevés au sommet de la tête, frisant un peu sur la nuque, faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou.
Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait sans qu'il sût pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergère. Elle avait les yeux gris, d'un gris azuré qui en rendait étrange l'expression, le nez mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu, une figure irrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et de malice. C'était un de ces visages de femme dont chaque ligne révèle une grâce particulière, semble avoir une signification, dont chaque mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.
Après un court silence, elle lui demanda :
" Vous êtes depuis longtemps à Paris ? "
Il répondit, en reprenant peu à peu possession de lui :
" Depuis quelques mois seulement, madame. J'ai un emploi dans les chemins de fer ; mais Forestier m'a laissé espérer que je pourrais, grâce à lui, pénétrer dans le journalisme. "


Extrait du chapitre 2 de la partie 1 - Bel-Ami - Maupassant



Annonce des axes

Lecture méthodique

I- La mise en confiance de Duroy

Cette page se construit dans un double mouvement, avec, en premier lieu, la déconfiture de Duroy. En effet, dans l’escalier, il avait l’impression de voir un autre homme tant son chic l’époustouflait. Il suffit d’un majordome bien stylé pour que son semblant d’assurance s’effondre : il se sent " perclus de crainte, haletant ". Le rythme binaire, avec la gradation décroissante, est à l’image de son souffle irrégulier et affolé : nous sommes loin de la respiration profonde d’un homme sûr de lui! Le phénomène se répète un peu plus loin, cette fois avec une gradation croissante : " Il avait envie de s’excuser, d’inventer une raison pour expliquer la négligence de sa toilette; mais il ne trouva rien, et n’osa pas ajouter à ce sujet difficile ", là encore le rythme binaire témoigne de l’affolement croissant de Duroy.
Son embarras atteint son paroxysme lorsqu’il se trouve sous le regard inquisiteur de cette femme par laquelle il est " examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé "; cette accumulation suggère la domination de Madeleine. Il n’a plus qu’à rougir et se taire.
Dans un second temps, il s’assoit dans un fauteuil qui opère une véritable transformation sur lui. Le voilà qui entre en contact presque charnel avec ce meuble, comme en témoigne le réseau lexical de la sensualité que nous avons ici, avec des occurrences telles que " doux ", " enfoncé ", " étreint ", " caressant ", " capitonnés ", " délicatement ", " possession ". Le mot est dit : Duroy entre véritablement en possession du meuble, de lui-même, voire de son entourage. C’est l’action réconfortante de ce fauteuil, qui lui ouvre les bras telle une jolie femme, qui rappelle le futur Bel-Ami à son rêve. Alors seulement, il ose regarder la jeune épouse de son ami.


II- Madeleine et Georges

La jeune femme attire Duroy, et ce dès cette première rencontre. Cela se manifeste dans le premier regard qu’il lui jette : " une jeune femme blonde était debout qui l’attendait, toute seule, dans une grande pièce (...) comme une serre ". Devant cette description, comment ne pas penser à Ève elle-même? : une femme belle, blonde, seule au milieu d’un jardin! Le rapprochement est d’autant plus facile que, juste avant, Duroy nous expliquait qu’il faisait " son premier pas dans l’existence attendue, rêvée ". Nous entrons dans le monde de l’onirisme, où Ève, la femme initiatrice, l’attend, comme lui attendait une nouvelle vie.
De plus, la prestance de Madeleine contribue à effarer Georges. Il est d’autant plus admiratif devant elle qu’elle est une " dame ", " élégante " : elle incarne tout ce à quoi il aspire, lui semble sortie de son rêve. C’est finalement cette supériorité sociale qui explique l’ascendant de la jeune femme sur lui, plus encore que sa beauté, c’est ce qui fait qu’elle le domine aussi facilement dans un premier temps. En sa présence, il ne peut que balbutier, contrairement à la jeune femme pleine d’assurance qui lui tend sa main avec une parole de réconfort : "Je le sais, monsieur". Pas besoin de s’expliquer et d’en rajouter à son embarras, Madeleine sait déjà qui il est.
Enfin, une fois assis dans le fauteuil, c’est comme une connexion secrète qui achève de s’établir entre lui et son hôtesse : finalement, ce n’est pas tant le fauteuil que le regard de Madeleine sur Duroy qui se fait aussi velouté et caressant. Et le héros s’en rend compte inconsciemment, il ose alors la jauger à son tour et son regard est des plus concupiscents : la taille, la poitrine et le duvet de la nuque... Une fois l’admiration passée, Duroy retrouve son instinct d’homme à femmes et la bourgeoise devient comparable à Rachel, la prostituée rencontrée la veille. Il peut maintenant lui adresser la parole et lui dire qu’il veut "pénétrer dans le journalisme". Le choix du verbe n’est sans doute pas innocent.


Conclusion

Cette première rencontre entre Georges Duroy et Madeleine Forestier est sous le sceau de la sensualité et du jeu de la possession. Car c’est bien cela l’objectif de Duroy : posséder Madeleine, posséder les richesses matérielles, " reprendre possession de lui-même ". Dans un premier temps dominé par la prestance de la jeune femme, il devient dominateur en jouant de la sensualité : il a pour lui sa jolie tournure qui plaît aux femmes et, après tout, Madeleine n’est qu’une "jolie blonde".



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