Barbare

Arthur Rimbaud - Illuminations









Introduction

    Barbare est paru pour la première fois en 1873 dans Illuminations, recueil des poésies de Rimbaud effectué par Verlaine. La classification est impossible, les poèmes sont désordonnés et le recueil est en prose. Ils se présentent sous forme de fragments très brefs. Leur présentation originale rend l'interprétation difficile.
    Barbare a été écrit peu après la guerre franco-allemande de 1870, guerre très meurtrière qui entraîna la chute de l’Empire français. Barbare est un poème en prose qui comporte un refrain "Le pavillon en viande saignante... (elles n'existent pas)" qui apparaît à deux reprises et une dernière fois sous forme abrégée "le pavillon..." donnant l'apparence d'un poème en ébauche à terminer soi-même.

Question possible à l'oral : Comment se traduit la révolte de Rimbaud dans ce poème ?


Texte du poème Barbare de Rimbaud



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Lu par Thomas de Châtillon - source : litteratureaudio.com

Barbare

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)
Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête - loin des anciens assassins -
Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)
Douceurs !
Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre, - Douceurs ! - les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.
- O monde ! -
(Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu'on entend, qu'on sent,)
Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.
O Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs ! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
Le pavillon...

     Rimbaud - Illuminations



Annonce des axes

I. Poésie de révolte et du chaos
II. Un nouveau langage



Commentaire littéraire

I. Poésie de révolte et du chaos

Cette révolte se traduit d'abord par le titre :
BAR-BARE : onomatopée désignant dans l'antiquité le langage incompréhensible de l'étranger, refus de civilisation; répétition de bar > violence "coup de poing"; présentation sans article : rompt avec les règles, langage déstructuré sans éloquence, sauvage.

Dès les premières lignes de ce poème, le lecteur est plongé hors du temps et de l'espace, perdu, déjà dans la révolte de Rimbaud, sans repère et totalement déboussolé, l'intrusion est brutale :
- "Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays" qui débute le poème nous renvoie à la fin du monde, un chaos, un cataclysme. Indications spatio-temporelles totalement imprécises : temps présent, participe passé et gérondif, la rareté des verbes et leur conjugaison variable rend le poème difficile à situer dans le temps. Le décor totalement irréaliste et incompréhensible le rend également insituable.
=> poésie de roulement sans fin, sans aucun ancrage temporel et spatial possible.
- Démesure du temps et de l'espace, impression de chaos illimité et recommencement éternel traduit par l'allitération en [r], tout au long du poème, son de roulement, en écho au titre "barbare".

- De plus, l'emploi du présent du gérondif, laisse entendre un perpétuel mouvement, renforcé par les sifflantes [s] et [v].

- Le poème a un caractère incantatoire : [an], Ô invocatoire (13) + "Ô Douceurs, ô monde, ô musique !" (vers 10) donnant à cette manifestation un caractère surnaturel, ensorcelant.
Révolte souligné par le jeu des contrastes, tourbillon de mots de sens contraires qui s'affrontent.

- Opposition entre "remis" et "encore", passé et présent.
- Violence extrême entre le feu et la glace (brasier, feux, volcans // givre, glaçon, grottes arctiques)
-> "Les brasiers et les écumes." : antithèse, -> opposition forte
- Opposition entre brutalité et douceur (- "pavillon en viande saignante" : pavillon de navire couleur sang, pavillon révolutionnaire, contraste avec "la soie des mers ")

Le refrain : "Le pavillons en viande saignante sur la soie des / mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)" est répété 3 fois, la dernière étant inachevée. Incompréhension du lecteur face à cette image, qui est répétitive. Rimbaud nous affirme que ce monde est totalement imaginaire, (qu'elles n'existent pas) précise-t-il entre parenthèses – le lecteur est ainsi transporté dans une autre dimension, hors du temps et de l'espace, ne comprenant rien à cette description contrastée.
- Refrain "le pavillon en viande saignante... (elles n'existent pas)" apparaît à deux reprises et une dernière fois sous la forme abrégée "le pavillon" donnant l'apparence d'un poème en ébauche à terminer soi-même.

La révolte de Rimbaud est donc bien présente mais paraît indéchiffrable, le lecteur a du mal à la comprendre, tout semble brouillé, mélangé, seul à la fin du poème, un sens semble s'établir. Des "formes", des "chevelures" surviennent, mais le mystère, malgré tout, demeure. Serait-ce le portrait d'une femme éclatée, personne réelle, symbole ou personnification ? Une voix féminine ? Personnification de... la poésie ? La voie lactée ? La Marianne ?
-> Lorsque le sens paraît s'établir, Rimbaud laisse son poème en suspens.


II. Un nouveau langage

- Barbare :

- contraire aux règles et à l’usage, incorrect.
- langage incompréhensible / onomatopée.

- Le poème porte bien son nom : langage incompréhensible : Rimbaud crée son langage.

- Rénove le langageen confrontant les images, les sens.
- Champ lexical de la beauté : "soie", "fleurs", "diamants", "la voix féminine"
- Mélangeant les facultés sensorielles :
* ouïe (fanfare, entend, choc des glaçons aux astres, musique, voix)
* vue (diamant, forme, yeux, blanches)
* toucher (soie, douceur, sueurs, bouillantes, sent)
- Ensemble d'éléments, de forces :
* eau (mers, larmes, glace, pluie, écume, glaçon, givre)
* terre (arctique, fleurs, grottes, astres, diamants)
* feu (brasier, bouillantes, flammes, carbonisé, volcans)
* air (vent, flottant, rafales)
-> "les feux à la pluie du vent de diamants" -> phrase dépourvu de sens, mêlant toutes ces forces en une seule phrase, incompréhensible mais riche en images favorisant son caractère brutal.

- Rénove en mêlant les sens. La poésie est polysémique :
Rimbaud cherche-t-il à dénoncer la guerre par le champ lexical de la violence (choc, attaquent, assassins), du sang (viande saignante), les images représentant le drapeau français (bleu: eau - blanc : larmes - rouge : feu, sang), la femme éclatée : la Marianne ?
S'agit-il d'un poème cosmique ? (cœur terrestre, astres, monde, confrontation des éléments) femme = voie lactée.
On peut sans doute penser que Rimbaud cherche à innover en poésie et confronte modernité et tradition. Vieilles fanfares = registre épique. Femme éclatée = poésie ?
-> Rimbaud place son texte "Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes".
Les vieilles fanfares, retraites peuvent signifier le registre épique, il se veut alors loin des conformismes à la mode, du lyrisme ou du romantisme.
"Remis des vieilles fanfares d'héroïsme – qui nous attaquent encore le cœur et la tête – loin des anciens assassins -"
-> Rimbaud considère le registre épique comme "dépassé" (vieilles, anciens), cherche à rénover.

- Ces images restent hermétiques, inexplicables et ne se rapportent à aucune réalité connues ou comprises. Cet hermétisme est donc l'innovation même du poème car un poète doit créer (poète : étymologie : donner la vie).
Rimbaud créé donc un monde nouveau avec les mots, une nouvelle réalité, une vision hallucinée. Cet hermétisme est renforcé avec la surabondance de la ponctuation et la déstructuration totale de la syntaxe.

- Rimbaud recrée donc une nouvelle langue :
* Langue déstructurée : agencement illogique des mots, absence de verbes, de sujets, phrases nominales.
* Ponctuation surabondante et illogique : prolifération de tirets, parenthèses, virgules, points virgules, points d'exclamations d'interrogations, de suspension. S'agit-il d'un dialogue ? D'un discours ?

Rimbaud développe après Baudelaire le poème en prose, où se mêlent images et sonorités, sans respect de règles => liberté totale.




Conclusion

    Le langage déstructuré, la ponctuation exubérante, rend le poème Barbare énigmatique, dénué de sens. Son hermétisme, la violence des images renforcent la révolte de Rimbaud, mais une révolte pour quoi ? Ce poème nous laisse en suspens, on peut lui attribuer différents sens, mais peut-on donner un sens à un texte qui n'en a peut être pas ? D'après Mallarmé, "un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef" mais, comment peut-on la trouver si Rimbaud déclara, à la fin des Illuminations "j'ai seul la clef de cette parade sauvage".





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Merci à Alison pour cette analyse de Barbare, de Rimbaud