Amphitryon

Molière - 1668

Acte I, scène 2

De "SOSIE - N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi..." à "...qu’il a de moi, taille, mine, action."





Plan de la fiche sur l'Acte I, scène 2 de Amphitryon de Molière :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    La pièce Amphitryon (1668) de Molière est inspirée de celle de Plaute vers 20 av. J-C et raconte des aventures tirées de la mythologie romaine. Pour séduire Alcmène, une mortelle, Jupiter a pris l’apparence de son mari Amphitryon, parti à la guerre. Le dieu Mercure l’accompagne sous les traits de Sosie, le serviteur d’Amphitryon.
    Dans la scène 2 de l'acte I, le vrai Sosie revient à la maison et se trouve face à face avec son double qui le frappe chaque fois qu’il tente de dire qui il est.

    On va ici montrer comment la situation comique permet de s’interroger sur le fonctionnement du théâtre.


Texte étudié


Amphitryon
Acte I, scène 2 (extrait)


[…]

SOSIE
N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi,
Et souffrir un discours si loin de l’apparence.
Être ce que je suis est-il en ta puissance ?
Et puis-je cesser d’être moi ?
S’avisa-t-on jamais d’une chose pareille ?
Et peut-on démentir cent indices pressants ?
Rêvé-je ? est-ce que je sommeille ?
Ai-je l’esprit troublé par des transports puissants ?
Ne sens-je pas bien que je veille ?
Ne suis-je pas dans mon bon sens ?
Mon maître Amphitryon ne m’a-t-il pas commis
À venir en ces lieux vers Alcmène sa femme ?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis ?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l’heure ?
Ne tiens-je pas une lanterne en main ?
Ne te trouvé-je pas devant notre demeure ?
Ne t’y parlé-je pas d’un esprit tout humain ?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie
Pour m’empêcher d’entrer chez nous ?
N’as-tu pas sur mon dos exercé ta furie ?
Ne m’as-tu pas roué de coups ?
Ah ! tout cela n’est que trop véritable,
Et plût au Ciel le fût-il moins !
Cesse donc d’insulter au sort d’un misérable,
Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins.

MERCURE
Arrête : ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire,
Est à moi, hormis les coups.
C’est moi qu’Amphitryon députe vers Alcmène,
Et qui du port Persique arrive de ce pas.
Moi qui viens annoncer la valeur de son bras,
Qui nous fait remporter une victoire pleine,
Et de nos ennemis a mis le chef à bas.
C’est moi qui suis Sosie enfin, de certitude ;
Fils de Dave, honnête berger ;
Frère d’Arpage, mort en pays étranger ;
Mari de Cléanthis la prude,
Dont l’humeur me fait enrager.
Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d’étrivière,
Sans en avoir jamais dit rien.
Et jadis en public, fus marqué par derrière,
Pour être trop homme de bien.

SOSIE
Il a raison. À moins d’être Sosie,
On ne peut pas savoir tout ce qu’il dit.
Et dans l’étonnement, dont mon âme est saisie,
Je commence, à mon tour, à le croire un petit.
En effet, maintenant que je le considère,
Je vois qu’il a de moi, taille, mine, action.

[…]




Annonce des axes

I. Comique de l’affrontement entre Sosie et Mercure
1. Sosie
2. Mercure

II. Le fonctionnement du théâtre
1. Une mise en abyme
2. Jeu sur la double énonciation théâtrale
3. Interrogation sur l’illusion et la réalité



Commentaire littéraire

I. Comique de l’affrontement entre Sosie et Mercure

La scène est bâtie sur un rapport de force entre les deux hommes. Chacun s’accroche à ce qu’il veut être, mais ce combat est traité de manière amusante.

1. Sosie

- Première réplique, résiste, opiniâtre

Les vers 11 à 14 (« Mon maître Amphitryon ne m’a-t-il pas commis ») montrent qu’il vient accomplir une mission, il oppose donc de la résistance. Sosie cherche à réaffirmer son autorité par des marques de la première personne « je » ou « Mon maître » (vers 11).

Il rappelle de plus ce qu’il a à faire, les coups donnés par Mercure : « Ne m’as-tu pas roué de coups » vers 22.

Les questions rhétoriques et les exclamations montrent son indignation, sa combattivité « S’avisa-t-on jamais d’une chose pareille ? » vers 5 ; « Et plût au Ciel le fût-il moins ! » vers 24. Il en est de même pour les impératifs : vers 25-26 « Cesse », « laisse » qui frappent d’autant plus qu’ils forment des rimes internes.

Le jeu des sonorités est également employé pour donner plus de relief aux propos de Sosie : allitération en [s] « cent indices pressants » vers 6, allitération en [t] « ne te tiens-tu pas ? » vers 19.

Cependant, les questions rhétoriques montrent son trouble face à Mercure, sa volonté de se rassurer, de même que les anaphores interro-négatives « Ne… » qui indiquent sa volonté de nier ce qui se joue sous ses yeux.

- Deuxième réplique, le doute s’est installé

Il essaie de le minimiser « un petit » vers 48, mais l’accumulation « taille, mine, action » vers 50 met en valeur le nombre de preuves incontestables que Mercure avance.


2. Mercure

- Mercure s’approprie l’identité de Sosie

Mercure est décidé à empêcher Sosie d’entrer, se moque de lui. Il emploie la première personne pour accentuer son usurpation de l’identité de Sosie, « Tout ce que tu viens de dire / Est à moi » vers 29 avec « Est à moi » placé en rejet.
Mercure utilise également des phrases emphatiques anaphorisées « c’est moi qui » suivies de propositions relatives dont il est le sujet.

Il fait de longues phrases où il assène la vérité à Sosie, comme s’il cherchait à l’étourdir dans un flot de paroles. Il utilise des vers courts pour accélérer le rythme, et infliger ainsi des coups matériels à Sosie en plus de coups oratoires. Il alterne ainsi alexandrins et octosyllabes.

Mercure opère durant cette phrase une progression vers des détails de plus en plus intimes et personnels de la vie de Sosie comme pour se l’approprier, va jusqu’à mentionner un passé honteux vers 41 et 43 dont il accentue le coté secret : « Sans en avoir jamais dit rien » vers 42.

- Mercure tourne Sosie en ridicule

Sosie est tourné en ridicule par Mercure, qui lui prend également son rôle. Sosie ne sait pas que Mercure est immortel et en subit les conséquences car Mercure l’a déjà frappé et menace de recommencer. Mercure mystifie ainsi Sosie.

Le spectateur contemple le jeu d’identité entre Mercure et Sosie. C’est une pièce à deux niveaux : Mercure est acteur et Sosie spectateur.


II. Le fonctionnement du théâtre

1. Une mise en abyme

Mercure confisque son identité à Sosie qui passe alors comme simple spectateur. On suppose que dans la mise en scène, Mercure doit avoir l’apparence de Sosie : « je vois qu’il a de moi taille, mine, action ». De plus, Mercure est lui-même joué par un acteur ce qui renforce la mise en abîme.


2. Jeu sur la double énonciation théâtrale

Quand Sosie parle, et dit « puis-je cesser d’être moi ? », deux points de vue :
- interne à la pièce : Sosie dérouté
- externe : acteur qui s’interroge et prend à partie le spectateur. Est-il vraiment normal de devenir quelqu’un d’autre, même le temps d’une autre pièce ?


3. Interrogation sur l’illusion et la réalité

Le théâtre est une illusion puisque dans un lieu clos, se jouent des scènes de la vie de dehors.
Le théâtre mime la vie : Sosie, angoissé, réagit de manière « normale » à ce trouble identitaire qui est aux limites de la folie.
Ce dont Sosie doute est en fait la vérité, on ne sait plus ce qui est vrai ou pas.

Le spectateur est interpelé, amené à s’interroger sur lui-même en s’identifiant à Sosie et à ses réactions.




Conclusion

    Cette scène 2 de l'acte 1 de Amphitryon donne une idée absurde de ne plus savoir qui on est réellement, et soulève la question de la folie. Sosie fait rire mais on n’est pas certain de savoir où s’arrête le jeu. Ce thème des miroirs est typique du théâtre baroque du 17e comme L’Illusion comique de Corneille, La nuit des rois de Shakespeare. On retrouve ici des éléments du théâtre baroque même si la pièce ne l’est pas entièrement.

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Merci à Madeleine pour cette analyse de la scène 2 de l'Acte I de Amphitryon de Molière